Aller de soi aux autres

« … faudrait-il vraiment croire que l’importance donnée à la vie privée s’oppose à la l’action collective ? On peut fort bien soutenir, tout au contraire, que la vie privée et, plus généralement, toute sphère culturelle entre aujourd’hui dans le champ politique, tout comme l’économie à l’époque industrielle. »

TOURAINE, Alain. Le retour de l’acteur. Paris : Fayard, 1984, p. 44. (Mouvement 3)

«Le passage à la société post-industrielle s’effectue quand l’investissement produit des biens symboliques, qui modifient les valeurs, les besoins, les représentations, plus encore que des biens matériels ou même des « services ». La société industrielle avait transformé les moyens de production ; la société post-industrielle modifie les fins de la production, c’est-à-dire la culture. » 

TOURAINE, Alain. Le retour de l’acteur. Paris : Fayard, 1984, p. 223. (Mouvement 3)

« Le point décisif est que dans une société post-industrielle, l’ensemble du système économique est l’objet d’une intervention de la société sur elle-même. C’est pourquoi on peut l’appeler société programmée, parce que ce mot indique bien la capacité de créer des modèles de gestion de la production, de l’organisation, de la distribution et de la consommation, de sorte qu’une telle société apparaît à tous ses niveaux de fonctionnement comme étant non pas le produit de lois naturelles ou de spécificités culturelles, mais d’une action exercée par la société par elle-même, de systèmes d’action sociale. »

TOURAINE, Alain. Le retour de l’acteur. Paris : Fayard, 1984, p. 224. (Mouvement 3)

« … puisque l’idée de gestion a remplacé celle de l’organisation, il est naturel que le thème de l’autogestion remplace celui du socialisme, c’est-à-dire du contrôle ouvrier de l’organisation du travail. Mais cette action défensive et cette action contre-offensive doivent se lier en un lieu central. Dans les sociétés marchandes, ce lieu central de la protestation s’est appelé la liberté, puisqu’il s’agissait à la fois de se défendre contre le pouvoir légal et politique des marchands et de lui opposer un ordre défini aussi en terme de droit. A l’époque industrielle, ce lieu central s’est appelé la justice, puisqu’il s’agissait de redonner aux travailleurs les fruits de leur travail et de l’industrialisation. Dans la société programmée, le lieu central de la protestation et de la revendication est le bonheur, c’est-à-dire une image d’ensemble de l’organisation de la vie sociale, à partir des besoins exprimés par les individus et les groupes les plus divers. Il est clair dés lors que le champ des luttes sociales n’est plus aussi nettement défini dans la société programmée qu’il l’était dans celles qui l’ont précédé. Dans les sociétés agraires, c’est évidement toujours de la terre qu’il s’agit ; dans les sociétés marchandes, c’est le citoyen, l’habitant, qui se met en action; dans la société industrielle, c’est le travailleur. Dans la société programmée, c’est l’acteur social dans n’importe lequel de ses rôles, on pourrait presque dire que c’est l’homme comme être vivant. C’est pourquoi aussi la revendication est menée au nom d’un tout, qu’il s’agisse de l’individu pris dans sa corporalité comme dans ses projets, ou de la communauté. Mais ce qui semble donner aux conflits sociaux dans la société programmée une extension et une force exceptionnelle est aussi ce qui fait sa faiblesse, car la généralisation des conflits les prives aussi d’un lieu central concret. Le feu peut prendre partout, mais la société semble moins menacée qu’avant par un grand incendie. C’est peut-être pourquoi le devenir des conflits et des mouvements sociaux est très dépendant, dans cette société de l’intervention des partis politiques ou de la crise de l’État. »

TOURAINE, Alain. Le retour de l’acteur. Paris : Fayard, 1984, p. 240. (Mouvement 3)

« C’est dans ces situations d’écartèlement entre le passé et l’avenir que les mouvements sociaux se définissent le mieux, comme rappel à un sujet défini par sa créativité plus que par ses créations, par ses convictions plus que par les résultats qu’il obtient. Tous les grands mouvements sociaux, dans leur période de formation, ont tiré leur capacité de résistance et leurs espoirs des exigences morales qui poussaient leurs militants à refuser d’un côté une injustice subie et de l’autre les compromissions dans lesquelles les sages donneurs de conseil cherchaient à les entraîner. Derrière ce retour au privé, dont on nous rappelle chaque jour la force irrésistible, ne faut-il pas voir aussi le détachement des idéologies et des formes d’action anciennes, en même temps que le malaise ressenti dans une société sans enjeu, sans acteur et sans perspective ? » 

TOURAINE, Alain. Le retour de l’acteur. Paris : Fayard, 1984, p. 293. (Mouvement 3)

Action collective, acteur, organisation … et marchandage!

« … si l’action collective constitue un problème si décisif pour nos sociétés, c’est d’abord et avant tout parce que ce n’est pas un phénomène naturel. C’est un construit social dont l’existence pose problème et dont il reste à expliquer les conditions d’émergence et de maintien. » 

CROZIER, Michel et FRIEDBERG, Erhard. L’acteur et le système. Paris : Seuil, 1977, 15 p. (Sociologie politique)

« … il faut […] penser l’action humaine comme un processus actif où les individus parent au plus pressé pour surmonter et dépasser les difficultés de l’action. Comme un processus, en somme, où ils apprennent constamment à se servir des instruments matériels et […] culturels à leur disposition pour résoudre à chaud les problèmes qu’ils rencontrent, en fonction des contraintes et des opportunités de la situation. » 

CROZIER, Michel et FRIEDBERG, Erhard. L’acteur et le système. Paris : Seuil, 1977, 206 p. (Sociologie politique)

« … le phénomène organisationnel apparaît en dernière analyse comme un construit politique et culturel, comme l’instrument que des acteurs sociaux se sont forgé pour « régler » leurs interactions de façon à obtenir le minimum de coopération nécessaire à la poursuite d’objectifs collectifs, tout en maintenant leur autonomie d’agents relativement libres. » 

CROZIER, Michel et FRIEDBERG, Erhard. L’acteur et le système. Paris : Seuil, 1977, 197 p. (Sociologie politique)

« … disposer des atouts nécessaires ne suffit pas. Encore faut-il que les membres de l’organisation acceptent de les engager dans des relations de pouvoirs particulières. Or dans la mesure même où l’organisation ne constitue jamais pour ses membres qu’un champ d’investissement stratégique parmi d’autres, il n’y a à l’engagement de ceux-ci aucune automaticité […]. Ils n’accepterons de mobiliser leurs ressources et d’affronter les risques inhérents à toute relation de pouvoir qu’à condition de trouver dans l’organisation des enjeux suffisamment pertinents au regard de leurs atouts et de leurs objectifs, et suffisamment importants pour justifier une mobilisation de leur part. C’est à ce niveau encore qu’intervient l’organisation. » 

CROZIER, Michel et FRIEDBERG, Erhard. L’acteur et le système. Paris : Seuil, 1977, 80-81 p. (Sociologie politique)

« Dans le jeu de relations de pouvoir, […] être en mesure de s’écarter des attentes et des normes associées à son « rôle » est un atout et une source de pouvoir « ouvrant » la possibilité de marchandage. À l’inverse, être enfermé dans son « rôle » constitue une évidente infériorité pour l’acteur qui, devenu parfaitement prévisible, n’a plus rien à marchander. »

CROZIER, Michel et FRIEDBERG, Erhard. L’acteur et le système. Paris : Seuil, 1977, 98 p. (Sociologie politique)

Le sujet est une femme

« … parce qu’elles ont été soumises au pouvoir masculin, les femmes sont nécessairement les agents principaux du changement global de la société qui est en train de bouleverser le modèle occidentale de modernisation, si élitiste et masculin. Ce changement ne conduit pas à la domination de femmes sur les hommes, mais au dépassement de l’opposition hommes/femmes à travers ce qu’on peut appeler une féminisation de la société. » 

TOURAINE, Alain. La fin des sociétés. Paris : Éditions du Seuil, 2013, p. 292 (La couleur des idées).

« On a voulu que les femmes deviennent les égales des hommes; ce but n’a pas été atteint, mais ce sont aujourd’hui les hommes qui se rapprochent des femmes. ils reconnaissent que leur personnalité est plus riche que la leur. Nous n’allons pas entrer dans une société de femmes; nous y sommes déjà. Le plus remarquable dans cette conversion nécessaire des hommes est qu’ils sont amenés à rompre avec leur habitude de penser par couple d’opposition, pour adopter la minière de penser des femmes par combinaison de termes apparemment opposés – ce qui conduit à des jugements plus ambivalents et donc plus flexibles. » 

TOURAINE, Alain. La fin des sociétés. Paris : Éditions du Seuil, 2013, p. 288-289 (La couleur des idées).

« En réalisant l’alliance de la vie privée – et notamment de la sexualité – et de la vie professionnelle dans sa vie, la femme provoque un double renforcement du sujet en elle: en réintégrant dans le vie consciente une partie de ce qui était refoulé dans l’inconscient et en détruisant l’image paternelle comme source d’interdits et de punitions. Le sujet ainsi renforcé accroît la capacité de l’individu à devenir acteur. La destruction du super-ego masculin n’oblige-t-elle pas les individus à chercher an eux-mêmes la source de leurs droits et donc la capacité de résister aux devoirs que leur impose leur société? La sexualité est reconnue, acceptée, réhabilitée, pas seulement comme un effet de l’évolution des idées, mais surtout parce qu’elle est vécue comme un élément majeur de la résistance de la personnalité individuelle à tous les thèmes culturels qui ont partie liée avec l’interdit. » 

TOURAINE, Alain. La fin des sociétés. Paris : Éditions du Seuil, 2013, p. 288-289 (La couleur des idées).

« On peut affirmer que ce sont les femmes qui contribuent pour l’essentiel à construire un nouveau modèle culturel, qui donne la priorité au rapport de soi à soi sur le rapport de soi au monde à travers le travail, la technique, l’entreprise. » 

TOURAINE, Alain. La fin des sociétés. Paris : Éditions du Seuil, 2013, p. 288 (La couleur des idées).

L’émergence du sujet

« Plus le voile des connaissances, des instruments, des plans et des stratégies s’épaissit, plus nous sommes séparés de nos milieux naturels par le milieu technique que nous construisons et plus nous nous tournons vers nous-mêmes, vers nos calculs et nos hypothèses, mais aussi vers nos exigences et nos principes. Nous devenons de plus en plus puissants, mais aussi de plus en plus fragiles. À mesure que nous devenons des créateurs plus habiles, nous nous mettons davantage en danger, car nul ne peut être à la fois créature et créateur. Quand nous étions seulement créatures, si faibles que fussent nos forces, nous nous sentions soutenus, encore plus que contraints, par le monde qu’un être supérieur avait créé, mais en nous créant nous-mêmes à son image. Mais, à partir du moment où un dieu s’est fait homme, les hommes ont commencé à se transformer en dieux, à voler plus vite que les anges, à chanter mieux que les oiseaux. Jusqu’à ce que nous perdions la force et la spontanéité des créatures pour nous abandonner aux songes qui obsèdent les créateurs. Nous ne sommes pas chassés de nous-mêmes par la masse de nos oeuvres, mais nous n’avons plus d’autre existence que la conscience de notre être. Nous finissons par comprendre que nous ne pouvons plus vivre si nous ne tuons pas d’abord les dieux, puis les rois, les armées, les banques et les réseaux de communication, enfin l’histoire et l’avenir, pour dépendre entièrement des gestes par lesquels nous nous transformons et devenons de plus en plus puissants et en même temps de plus en plus fragiles. C’est alors que nous pouvons nous soumettre entièrement à notre rôle de créateurs, au point de dissoudre notre subjectivité dans notre recherche de subjectivation. La créature en nous échappe en partie au créateur que nous sommes devenus, et c’est sur les ruines du moi que s’élève le sujet.

Après avoir traversé les rideaux de feu du XXe siècle, qui ont brûlé les illusions des bourgeoisies et des prolétariats conquérants, nous sommes arrivés dans un espace et dans un temps où les phénomènes n’existent plus qu’à travers le miroir que nous promenons sur les mondes qui fut celui de la nature puis celui de la société et de ses avenirs, et qui n’est plus que le laboratoire où nous cherchons à nous connaître nous-mêmes et à défendre notre liberté créatrice. »

TOURAINE, Alain. La fin des sociétés. Paris : Éditions du Seuil, 2013, p. 603-604 (La couleur des idées).