Quand l’égalité devient un fait banal

« L’égalité de condition, à coup sûr un impératif fondamental de justice, est aussi l’une des plus grandes et des plus hasardeuses entreprises de l’humanité moderne. Plus les conditions sont égales, moins il est facile d’expliquer les différences réelles entre les individus et moins, en fait, les individus et les groupes sont égaux entre eux. Cette conséquence troublante apparut pleinement quand l’égalité cessa d’être perçue comme par le passé, l’égalité devant un Dieu omnipotent ou l’égalité devant un destin commun tel que la mort. Chaque fois que l’égalité devient un fait banal, sans possibilité de mesure ou d’explication, il y a très peu de chances pour qu’on la reconnaisse simplement comme le principe de fonctionnement d’une organisation politique dans laquelle des personnes, par ailleurs inégales entre elles, jouissent de droits égaux. Il y a au contraire toutes chances pour qu’on y voie, à tort, une qualité innée de chaque individu, que l’on appelle « normal » s’il est comme tout le monde, et « anormal » s’il est différent. Cette perversion du concept d’égalité, transféré du plan politique plan social, est d’autant plus dangereuse si une société ne laisse que peu de place à des groupes particuliers et à des individus, car alors leurs différences deviennent encore plus frappantes. »

ARENDT, Hannah. Les origines du totalitarisme, Eichmann à Jérusalem. Paris : Quarto Gallimard, 2002, p. 283. 

Aller de soi aux autres

« … faudrait-il vraiment croire que l’importance donnée à la vie privée s’oppose à la l’action collective ? On peut fort bien soutenir, tout au contraire, que la vie privée et, plus généralement, toute sphère culturelle entre aujourd’hui dans le champ politique, tout comme l’économie à l’époque industrielle. »

TOURAINE, Alain. Le retour de l’acteur. Paris : Fayard, 1984, p. 44. (Mouvement 3)

«Le passage à la société post-industrielle s’effectue quand l’investissement produit des biens symboliques, qui modifient les valeurs, les besoins, les représentations, plus encore que des biens matériels ou même des « services ». La société industrielle avait transformé les moyens de production ; la société post-industrielle modifie les fins de la production, c’est-à-dire la culture. » 

TOURAINE, Alain. Le retour de l’acteur. Paris : Fayard, 1984, p. 223. (Mouvement 3)

« Le point décisif est que dans une société post-industrielle, l’ensemble du système économique est l’objet d’une intervention de la société sur elle-même. C’est pourquoi on peut l’appeler société programmée, parce que ce mot indique bien la capacité de créer des modèles de gestion de la production, de l’organisation, de la distribution et de la consommation, de sorte qu’une telle société apparaît à tous ses niveaux de fonctionnement comme étant non pas le produit de lois naturelles ou de spécificités culturelles, mais d’une action exercée par la société par elle-même, de systèmes d’action sociale. »

TOURAINE, Alain. Le retour de l’acteur. Paris : Fayard, 1984, p. 224. (Mouvement 3)

« … puisque l’idée de gestion a remplacé celle de l’organisation, il est naturel que le thème de l’autogestion remplace celui du socialisme, c’est-à-dire du contrôle ouvrier de l’organisation du travail. Mais cette action défensive et cette action contre-offensive doivent se lier en un lieu central. Dans les sociétés marchandes, ce lieu central de la protestation s’est appelé la liberté, puisqu’il s’agissait à la fois de se défendre contre le pouvoir légal et politique des marchands et de lui opposer un ordre défini aussi en terme de droit. A l’époque industrielle, ce lieu central s’est appelé la justice, puisqu’il s’agissait de redonner aux travailleurs les fruits de leur travail et de l’industrialisation. Dans la société programmée, le lieu central de la protestation et de la revendication est le bonheur, c’est-à-dire une image d’ensemble de l’organisation de la vie sociale, à partir des besoins exprimés par les individus et les groupes les plus divers. Il est clair dés lors que le champ des luttes sociales n’est plus aussi nettement défini dans la société programmée qu’il l’était dans celles qui l’ont précédé. Dans les sociétés agraires, c’est évidement toujours de la terre qu’il s’agit ; dans les sociétés marchandes, c’est le citoyen, l’habitant, qui se met en action; dans la société industrielle, c’est le travailleur. Dans la société programmée, c’est l’acteur social dans n’importe lequel de ses rôles, on pourrait presque dire que c’est l’homme comme être vivant. C’est pourquoi aussi la revendication est menée au nom d’un tout, qu’il s’agisse de l’individu pris dans sa corporalité comme dans ses projets, ou de la communauté. Mais ce qui semble donner aux conflits sociaux dans la société programmée une extension et une force exceptionnelle est aussi ce qui fait sa faiblesse, car la généralisation des conflits les prives aussi d’un lieu central concret. Le feu peut prendre partout, mais la société semble moins menacée qu’avant par un grand incendie. C’est peut-être pourquoi le devenir des conflits et des mouvements sociaux est très dépendant, dans cette société de l’intervention des partis politiques ou de la crise de l’État. »

TOURAINE, Alain. Le retour de l’acteur. Paris : Fayard, 1984, p. 240. (Mouvement 3)

« C’est dans ces situations d’écartèlement entre le passé et l’avenir que les mouvements sociaux se définissent le mieux, comme rappel à un sujet défini par sa créativité plus que par ses créations, par ses convictions plus que par les résultats qu’il obtient. Tous les grands mouvements sociaux, dans leur période de formation, ont tiré leur capacité de résistance et leurs espoirs des exigences morales qui poussaient leurs militants à refuser d’un côté une injustice subie et de l’autre les compromissions dans lesquelles les sages donneurs de conseil cherchaient à les entraîner. Derrière ce retour au privé, dont on nous rappelle chaque jour la force irrésistible, ne faut-il pas voir aussi le détachement des idéologies et des formes d’action anciennes, en même temps que le malaise ressenti dans une société sans enjeu, sans acteur et sans perspective ? » 

TOURAINE, Alain. Le retour de l’acteur. Paris : Fayard, 1984, p. 293. (Mouvement 3)

Action collective, acteur, organisation … et marchandage!

« … si l’action collective constitue un problème si décisif pour nos sociétés, c’est d’abord et avant tout parce que ce n’est pas un phénomène naturel. C’est un construit social dont l’existence pose problème et dont il reste à expliquer les conditions d’émergence et de maintien. » 

CROZIER, Michel et FRIEDBERG, Erhard. L’acteur et le système. Paris : Seuil, 1977, 15 p. (Sociologie politique)

« … il faut […] penser l’action humaine comme un processus actif où les individus parent au plus pressé pour surmonter et dépasser les difficultés de l’action. Comme un processus, en somme, où ils apprennent constamment à se servir des instruments matériels et […] culturels à leur disposition pour résoudre à chaud les problèmes qu’ils rencontrent, en fonction des contraintes et des opportunités de la situation. » 

CROZIER, Michel et FRIEDBERG, Erhard. L’acteur et le système. Paris : Seuil, 1977, 206 p. (Sociologie politique)

« … le phénomène organisationnel apparaît en dernière analyse comme un construit politique et culturel, comme l’instrument que des acteurs sociaux se sont forgé pour « régler » leurs interactions de façon à obtenir le minimum de coopération nécessaire à la poursuite d’objectifs collectifs, tout en maintenant leur autonomie d’agents relativement libres. » 

CROZIER, Michel et FRIEDBERG, Erhard. L’acteur et le système. Paris : Seuil, 1977, 197 p. (Sociologie politique)

« … disposer des atouts nécessaires ne suffit pas. Encore faut-il que les membres de l’organisation acceptent de les engager dans des relations de pouvoirs particulières. Or dans la mesure même où l’organisation ne constitue jamais pour ses membres qu’un champ d’investissement stratégique parmi d’autres, il n’y a à l’engagement de ceux-ci aucune automaticité […]. Ils n’accepterons de mobiliser leurs ressources et d’affronter les risques inhérents à toute relation de pouvoir qu’à condition de trouver dans l’organisation des enjeux suffisamment pertinents au regard de leurs atouts et de leurs objectifs, et suffisamment importants pour justifier une mobilisation de leur part. C’est à ce niveau encore qu’intervient l’organisation. » 

CROZIER, Michel et FRIEDBERG, Erhard. L’acteur et le système. Paris : Seuil, 1977, 80-81 p. (Sociologie politique)

« Dans le jeu de relations de pouvoir, […] être en mesure de s’écarter des attentes et des normes associées à son « rôle » est un atout et une source de pouvoir « ouvrant » la possibilité de marchandage. À l’inverse, être enfermé dans son « rôle » constitue une évidente infériorité pour l’acteur qui, devenu parfaitement prévisible, n’a plus rien à marchander. »

CROZIER, Michel et FRIEDBERG, Erhard. L’acteur et le système. Paris : Seuil, 1977, 98 p. (Sociologie politique)