Les complices ou l’hypocrisie « évidente » comme signe de la présence des conspirateurs?

« Si l’on essayait jamais de paraître un peu meilleur qu’on est, comment pourrait-on faire des progrès ou « plier la machine »? Cette propension à montrer au monde un aspect amélioré ou idéalisé de soi-même trouve une expression systématisée dans les différentes professions et classes sociales; chacune d’elle présente une certaine forme d’affection, une pose que ses membres adoptent sans, pour la plupart, s’en rendre compte mais qui a pour effet de les rendre complices face à la crédulité du reste du monde. L’hypocrisie se rencontre non seulement en matière de religion et d’amour du prochain, mais aussi en matière de droit, de médecine, d’enseignement, de science même – et, peut-être surtout de science, à l’heure actuelle, puisque une valeur d’un type déterminé, est d’autant plus revendiquée par ceux qui en sont dépourvus qu’elle est reconnue et admirée.  »

COOLEY, H. Charles. Human nature and the Social Order. New York : Scribner’s, 1922, p. 352-353 in GOFFMAN, Erving. La mise en scène de la vie quotidienne, 1. la présentation de soi. Paris : Éditions de minuit, 1973, p. 40-41.

De la méthode

« Quelques mots sur les deux partis pris d’ordre méthodologique qui font que tous ces textes relèvent d’une démarche commune sous l’hétérogénéité des sujets qu’ils traitent. Le premier est qu’une situation actuelle doit toujours être replacée au sein d’un processus de transformations. Le présent n’est pas seulement le contemporain, mais il se saisit à la conjonction d’effets d’héritage et d’effets d’innovation. Nécessité donc de faire une « histoire du présent » qui comprend l’actualité comme le point d’aboutissement provisoire d’une dynamique plongeant ses racines dans le passé. Cette histoire n’est pas une histoire événementielle, mais elle s’efforce de reconstruire des processus de longue durée qui ne se déploient pas d’une manière linéaire, mais passe par des moments de tensions et de déséquilibre, opèrent des bifurcations à travers lesquelles s’effectuent des changements de régime qui produisent une nouvelle articulation de l’ancien et du nouveau (métamorphoses). C’est pourquoi l’histoire occupe une telle place dans ces analyses, mais comme un cheminement nécessaire dans le cadre d’une ambition qui demeure de part en part sociologique, à savoir essayer de comprendre ce qui arrive ici et maintenant.

Le deuxième parti pris, dans la synchronie cette fois, est que l’on ne saurait isoler une situation sociale comme si on pouvait l’analyser en elle-même. Ici aussi il s’agit de dégager des processus transversaux qui parcourent de larges secteurs de la société et configurent les situations concrètes. En particulier les problèmes qui paraissent se poser à la périphérie d’une formation sociale, comme l’immense problème du vagabondage dans les société préindustrielles ou le « problème des banlieues » aujourd’hui, doivent se comprendre comme une relation de la marge au centre et du centre à la marge qui renvoie autant à ce qui se joue au coeur d’une société (aujourd’hui dans les « quartiers sensibles » par exemple). Même et surtout pour rendre compte des situations les plus fragiles, il faut récuser les analysent substantialistes et statiques qui font par exemple de l’exclusion un état, alors qu’elle est l’effet d’un processus de désaffiliation commençant bien en amont. Personne n’est dans le hors social, et ce sont souvent les positions qui paraissent les plus excentrées qui en disent le plus long sur la dynamique interne sociale.

Cette manière de faire de la sociologie n’est pas la seule, il s’en faut de beaucoup (c’est pourquoi j’ai parlé de parti pris). On a pu lui reprocher de ne pas accorder une importance suffisante au point de vue des acteurs, ou des sujets, et de ne pas partir de la manière dont ils vivent ces situations. Mais c’est délibérément que je privilège ce registre d’analyse par méfiance, exagérée peut-être, des séductions du subjectivisme. C’est aussi parce que j’ai la conviction que l’on en dit déjà beaucoup sur les acteurs eux-mêmes en les plaçant à l’intersection du double système des conditions historiques et des conditions sociales qui les font réagir. Autrement dit, je ne crois pas que l’on puisse accéder à une compréhension du comportement des acteurs sociaux, y compris de ce qu’ils éprouvent et de ce qui les motive, sans faire une large place aux contraintes objectives qui façonnent aussi leur vécu le plus personnel. Ils gardent certes une marge de manoeuvre à travers laquelle se glisse l’exercice d’une liberté à l’échelle humaine. Erving Goffman a montré que, même sous le régime le plus impitoyable de l’ « l’institution totale », l’individu se ménageait des « adaptations secondaires » et tournait souvent la force de se défendre. Même à Buchenwald des détenus ont monté une organisation autonome et dans les derniers jours du camp ils ont déclenché une insurrection. Mais pour prendre la mesure de ces capacités de résistance, qui peuvent aller jusqu’à l’héroïsme et à travers lesquelles l’individu conquiert une sorte de souveraineté, il faut d’abord élucider le poids des contraintes. Selon moi la sociologie commence lorsqu’on a compris que le monde social est dur et que l’histoire des hommes est faite davantage d’épreuves douloureuses que de lendemains qui chantent. Elle ne part pas de l’exaltation triomphaliste de la grandeur de l’individu, mais espère aboutir à montrer qu’il peut malgré tout essayer de conduire sa vie avec une certaine indépendance, à condition d’avoir de la chance et de disposer d’un minimum de support pour le faire. C’est précisément l’objectif de la sociologie que j’essaie de mettre en oeuvre de dégager ces supports nécessaires pour répondre au défi d’exister en tant qu’individu dans une société toujours surplombée par la contrainte.

Ce que je propose, ici comme ailleurs, est construit à partir de ces convictions, que tout le monde n’est évidemment pas obliger de partager. Mais il n’y a pas, heureusement, de discours total, ou totalisant, ou totalitaire sur la société qui ne porte pas la marque soit d’une prétention exorbitante, soit d’un confusionnisme peu exigeant prenant ses désirs pour la réalité. J’ai été « freudo-marxiste » comme il était possible de l’être dans les années 1960, et je garde la nostalgie d’une approche qui établirait vraiment que chacun d’entre nous est indissociablement et tout autant un sujet psychologique et un acteur façonné par l’histoire. Mais je n’ai pas le sentiment que depuis ces années on ait beaucoup progressé dans cette voie pour fonder complètement en raison cette perpective synthétique qui ferait du psychologique et du social les deux pans d’une même réalité. C’est peut-être impossible, en tous cas je suis incapable de mener à bien un tel programme. C’est pourquoi il me paraît moins naïf et plus honnête de proposer une approche parmi d’autres possibles en creusant mon sillon. Quand au bilan de ce que l’on gagne et de ce que l’on perd en creusant un tel sillon, et en s’y tenant, c’est au lecteur de le tirer. Un arbre se juge à ces fruits. »

CASTEL, Robert. La montée des incertitudes. Paris : Éditions du Seuil, 2009, p. 63-66.

La stigmatisation: un enjeu de lutte

« Lorsque le but ultime est d’ôter le stigmate de la différence, l’individu qui lutte pour ce faire finit souvent par s’apercevoir que sa propre vie s’en trouve politisée à tel point qu’elle s’écarte encore plus de l’existence normale qu’il s’est vu refuser à l’origine – même s’il reste vrai que ses efforts profiteront largement à la génération suivante, mieux acceptée grâce à lui. » 

GOFFMAN, Erving. Stigmate, les usages sociaux des handicaps. Paris : Les Éditions de Minuit, 1975, p. 136

« … dès lors qu’un individu affligé d’un stigmate atteint une position élevée dans sa profession, la politique ou les finances – et quelle que soit sa dépendance vis-à-vis du groupe stigmatique auquel il appartient – , il se voit le plus souvent investi d’une nouvelle carrière : représenter sa catégorie. Il s’aperçoit qu’il est désormais trop éminent pour éviter d’être présenté par les siens comme un exemple. (La faiblesse d’un stigmate peut donc se mesurer au degré d’éminence que peut conquérir un membre de la catégorie ainsi affligée, tout en réussissant à se soustraire à de telles pressions.) » 

GOFFMAN, Erving. Stigmate, les usages sociaux des handicaps. Paris : Les Éditions de Minuit, 1975, p. 40

L’expérience de la stigmatisation

« … on demande à l’individu stigmatisé de nier le poids de son fardeau et de ne jamais laisser croire qu’à le porter il ait pu devenir différent de nous ; en même temps, on exige qu’il se tienne à une distance telle que nous puissions entretenir sans peine l’image que nous nous faisons de lui. En d’autres termes, on lui conseille de s’accepter et de nous accepter, en remerciement naturel d’une tolérance première que nous ne lui avons jamais tout à fait accordée. Ainsi, une acceptation fantôme est la base d’une normalité fantôme. »

GOFFMAN, Erving. Stigmate, les usages sociaux des handicaps. Paris : Les Éditions de Minuit, 1975, p. 145

« … il vient un moment où le cercle domestique ne peut plus jouer son rôle protecteur, moment qui varie selon la classe sociale, le lieu d’habitation et le type de stigmate, mais qui représente toujours une épreuve morale. »

GOFFMAN, Erving. Stigmate, les usages sociaux des handicaps. Paris : Les Éditions de Minuit, 1975, p. 47

« Lorsque l’identité sociale d’un individu s’écarte au réel de ce que ce qu’elle est au virtuel, nous, normaux qui entrons en contact avec lui, pouvons soit le savoir déjà, soit nous en apercevoir dès l’abord. Il s’agit alors d’un individu discrédité […]. Dans ce cas […], l’attitude la plus fréquente consiste à ne pas reconnaître ouvertement ce qui, en lui, le discrédite, en un effort attentif d’indifférence qui s’accompagne souvent d’une tension, d’une incertitude et d’une ambiguïté ressenties par tous les participants, et surtout le stigmatisé. »

GOFFMAN, Erving. Stigmate, les usages sociaux des handicaps. Paris : Les Éditions de Minuit, 1975, p. 57

« … il arrive que nous percevions la réaction de défense qu’a l’individu stigmatisé à l’égard de sa situation comme étant l’expression directe de sa déficience, et qu’alors nous considérions, à la fois, la déficience et la réaction comme étant le juste salaire de quelque chose que lui, ou ses parents, ou son peuple, ont fait, ce qui, par la suite, justifie la façon dont nous le traitons. »

GOFFMAN, Erving. Stigmate, les usages sociaux des handicaps. Paris : Les Éditions de Minuit, 1975, p. 16

Stigmate

« … dans tous les cas de stigmate, […] on retrouve les mêmes traits sociologiques: un individu qui aurait pu aisément se faire admettre dans le cercle des rapports sociaux ordinaires possède une caractéristique telle qu’elle peut s’imposer à l’attention de ceux d’entre nous qui le rencontrent, et nous détourner de lui, détruisant ainsi les droits qu’il a vis-à-vis de nous du fait de ses attributs. Il possède un stigmate, une différence fâcheuse de ce à quoi nous nous attendions. Quand à nous, ceux qui ne divergent pas négativement de ces attentes particulières, je nous appellerai les normaux. »

GOFFMAN, Erving. Stigmate, les usages sociaux des handicaps. Paris : Les Éditions de Minuit, 1975, p. 15