Révolution, la faiblesse d’un pouvoir qui tombe

« La monarchie dite « absolue » est […] un compromis instable entre la construction d’un Etat moderne et le maintien des principes d’organisation sociales héritées des temps féodaux. Régime mêlé de patrimonial, de traditionnel et de bureaucratie […] qui ne cesse de tisser une dialectique de subversion à l’intérieur du corps social. Dans la première moitié du XVIIe siècle, la croissance très rapide de la taille – l’impôt direct, dont la noblesse, le clergé et beaucoup de villes sont plus ou moins exemptés – a suscité de nombreuses révoltes de la paysannerie, appuyée en sous-main par des notables traditionnels. Mais ces révoltes sauvages n’ont pas d’avenir, et ressoudent contre elles, à plus ou moins long terme, l’Etat et les possédants. Ce qui est plus grave, pour l’ « Ancien Régime », tel qu’il est constitué par Louis XIV, c’est que le nouveau pouvoir d’Etat, qui est alors à son apogée, ne trouve jamais de principe de légitimité propre à réunifier les classes dirigeantes de la société. Il maintient et même « castifie » la société des ordres tout en la disloquant. Unifiant le marché national, rationalisant la production et les échanges, brisant les vieilles communautés agraires fondées sur l’autarcie économique et la protection seigneuriale, il veille plus soigneusement que jamais aux distinctions traditionnelles du corps social. Il multiplie par exemple les édits de réformation de la noblesse, chassant les faux nobles de l’ordre pour les soumettre à nouveau à l’impôt, puis négociant avec eux leur réadmission. De ce fait, il complique et déshonore un mécanisme de promotion sociale qui, à travers l’achat de seigneuries ou d’offices avait assuré depuis le XVe siècle le renouvellement profond de la noblesse française. Sous Louis XIV, la noblesse française […] se crispe d’autant plus sur ses prérogatives qu’elle perd ses fonctions, et jusqu’à son principe: car si le « sang » n’a jamais été plus important, dans l’ordre honorifique, en même temps on « monte » plus vite par l’Etat et par l’argent que par naissance.

  Ainsi, l’Ancien Régime est trop archaïque pour ce qu’il comporte de moderne, et trop moderne pour ce qu’il a d’archaïque. C’est cette contradiction fondamentale qui se développe au XVIIIe, dès la mort de Louis XIV. Ses deux pôles antagonistes, Etat et société, sont de moins en moins compatibles. »

FURET, François. Penser la Révolution française. Paris : Éditions Gallimard, 1978, p. 176-177.

« Ainsi Louis XIV avait pu maîtriser le processus de promotion et de compétition des élites à l’intérieur d’une société à ordres, pour en faire le principe de construction de l’Etat. Louis XV, déjà, ne le peut plus, et Louis XVI moins encore. Perpétuellement tiraillés entre la fidélité aux vieilles solidarités seigneuriales et les exigences de la nouvelle rationalité sociale et bureaucratique, prisonniers de deux modes contradictoires de hiérarchie et de mobilité sociale, ils passent leur temps à céder à un groupe, puis à l’autre, c’est-à-dire à s’aligner sur les conflits multiples de l’élite dirigeante. […] Essayant toutes les politiques, sans jamais les mener au bout: chaque fois, l’action de l’Etat suscite la vive hostilité d’une grande partie des élites dirigeantes, sans qu’on les trouve jamais, ensemble, d’un seul côté, ni pour le despotisme éclairé, ni pour le réformisme libéral. En réalité, elles règlent leurs conflits internes sur le dos de l’absolutisme […]. Même la crise de 1789 ne refera pas leur unité, sauf dans l’imagination des idéologues du Tiers Etat; et ni le déclenchement de la révolution, par ce qu’on appelle la « révolte aristocratique », ni le comportement de bien des députés nobles de la Constituante, ni l’oeuvre même de la Constituante ne sont intelligibles sans référence à cette crise du pouvoir et des élites XVIIIe siècle. Si la Révolution française – comme toutes les révolutions – rencontre, au moins à ses débuts, des résistances aussi dispersées et mal coordonnées, c’est que l’Ancien Régime est mort avant d’avoir été abattu. Les révolutions se caractérisent avant tout par la faiblesse et l’isolement du pouvoir qui tombe. Mais aussi par la réinvention épique de leur histoire: d’où la reconstruction révolutionnaire de l’hydre aristocratique, qui constitue a contrario une redéfinition des valeurs sociales, un immense message inséparablement libérateur et remistificateur, qu’on aurait tort de prendre pour une analyse historique. »

FURET, François. Penser la Révolution française. Paris : Éditions Gallimard, 1978, p. 180-181.

« Dans cette crise des élites, resterait à voir le rôle joué par les différenciations – ou l’unification – culturelles. C’est un immense problème, encore mal exploré, comme tout domaine de la sociologie historique de la culture. Ce qui est clair, au moins, c’est que la noblesse de Versailles et des villes lit les mêmes livres que la bourgeoisie cultivée, discute Descartes et Newton, pleure sur les malheurs de Manon Lescaut et fête les Lettres philosophiques ou La Nouvelle Héloïse; ce n’est pas aux frontières sociales des ordres, mais à l’intérieur de la société cultivée que prend corps, peu à peu, l’alternative politique du siècle. En face de la revendication parlementaire et libérale, le bon sens génial d’un Voltaire dessine un réformisme monarchique, qui conteste moins l’autorité du roi que la société civile, l’inégalité de naissance, le clergé, la religion révélée […] . Tous ces choix culturels et politiques ne recoupent pas des clivages sociaux; au contraire, la vie mondaine, les académies, les loges francs-maçonnes, les cafés et les théâtres, bref la Ville, après la Cour, ont tissé peu à peu une société des Lumières très largement aristocratique, mais ouverte aussi au talent et à l’argent des roturiers. Une société des élites, là encore, qui exclut non seulement les classes  populaires, mais la plus grande partie de la noblesse du royaume. Mélange instable et séduisant de l’intelligence et du rang, de l’esprit et du snobisme, ce monde est capable de critiquer tout, y compris et surtout lui-même; il préside sans le savoir à un profond remaniement des élites et des valeurs. Comme par hasard, la noblesse anoblie, robe et surtout finance, y joue un rôle primordial, jetant un pont entre le monde d’où elle sort et celui où elle est parvenue; témoignage supplémentaire de l’importance stratégique de cette zone charnière de la société française, qui cherche à tâtons, avec cette ironie un peu masochiste qui accompagne le double sentiment de son étrangeté et de sa réussite, le chemin d’une sociabilité « bourgeoise ». »

FURET, François. Penser la Révolution française. Paris : Éditions Gallimard, 1978, p. 181-183.