« Dites-moi, Emmanuel … qu’est ce que la vérité? »

« La vieille et célèbre question par laquelle on croyait pousser les logiciens dans leurs retranchements et cherchait à les amener, soit à ne pouvoir que se laisser prendre au piège d’un misérable diallèle, soit à être obligé de reconnaître leur ignorance, et par conséquent la vanité de tout leur art, est la suivante: Qu’est-ce que la vérité? La définition nominale de la vérité, selon laquelle elle consiste dans la conformité de la connaissance avec son objet, est ici accordée et présupposée; on désire toutefois savoir quel est le critère universel et sûr de la vérité d’une quelconque connaissance.

C’est déjà une grande et nécessaire preuve de sagesse ou d’intelligence que de savoir quelles questions on peut raisonnablement poser. Car si la question est en soi absurde et appelle des réponses vaines, elle a pour inconvénient, outre qu’elle humilie celui qui la soulève, parfois aussi d’égarer dans des réponses absurdes celui qui l’entend sans faire preuve de précautions et de produire le ridicule spectacle de deux individus dont l’un trait le bouc (comme disaient les anciens), alors que l’autre tient au-dessous un tamis. »

KANT, Emmanuel. Critique de la raison pure. Paris : GF-Flammarion, 2006 (3e édition corrigée) , p. 148.