Les envahisseurs

« Le malentendu n’est pas seulement linguistique, il arrive qu’on appelle bande trois jeunes assis dans une cage d’escalier. La bande est une représentation et une création du voisinage qui ne peut s’imaginer la galère que sous cette forme d’organisation souterraine et dangereuse, comme une sorte de complot construit par le sentiment d’insécurité. Ce serait l’absence de régulation qui construirait l’image de la bande, comme dans d’autres périodes et dans d’autres contextes, la peur a pu construire l’image de complots des puissants et des étrangers. Du côté de la police et des travailleurs sociaux, le fait que la délinquance soit le plus souvent collective, même si elle ne fonctionne que par des associations occasionnelles, contribue aussi à construire cette image des bandes. Ajoutons qu’en ce qui concerne les travailleurs sociaux, notamment les éducateurs de rue, le thème des bandes permet de justifier plus efficacement un travail auprès des employeurs et des élus qui sont prêts à financer les équipements pour lutter contre des groupes si dangereux, dans la mesure où c’est la seule forme sous laquelle ils peuvent se les représenter. »

DUBET, François. La Galère: jeunes en survie. Paris: Points, 2008, p. 180 (Edition originale Arthème Fayard, 1987)

« Certains groupe de pression, pas nécessairement des groupes dominants, ont la capacité d’imposer leurs propres critères moraux à des agences de contrôle et définissent ainsi la norme de la déviance et de la marginalité. Évidemment, les groupes dominés sont le plus souvent dépourvus de cette capacité de se constituer en entrepreneurs moraux. »

DUBET, François. La Galère: jeunes en survie. Paris: Points, 2008, p. 210-211 (Edition originale Arthème Fayard, 1987)

« Lorsque l’on cesse d’aborder le monde des jeunes immigrés de façon spécifique, comme s’il était enfermé en lui-même, lorsqu’on le rencontre dans son milieu de vie, qui n’est jamais strictement immigré à cause du voisinage, des aspirations, de l’école, la spécificité des jeunes immigrés apparaît moins centrée sur la culture que sur l’accentuation de certaines contraintes sociales. Les jeunes immigrés sont moins « différents » que nous pourrions le croire. À ce propos, on peut se demander si le développement des sentiments racistes ou au moins leur expression publique ne repose pas sur le fait que jamais les jeunes immigrés n’ont été aussi proches des jeunes français. Selon un mécanisme dégagé par Tocqueville à propos des Noirs américains, la violence raciste apparaîtrait lorsque la distance culturelle se réduit, lorsque les groupes placés juste « au-dessus » d’un groupe autrefois éloigné réintroduisent par le racisme une distance que la structure sociale efface peu à peu. Les jeunes immigrés maghrébins très « francisés » dans leur mode de vie, leur culture et leurs aspirations ne sont pas moins victimes du racisme que leurs parents, plus éloignés culturellement. Au contraire, c’est peut-être parce qu’ils « nous » ressemblent de plus en plus qu’ils sont fortement stigmatisés. Le sentiment d’ « envahissement »  est d’autant plus aigu que les « envahisseurs » ont cessé d’être étrangers. »

DUBET, François. La Galère: jeunes en survie. Paris: Points, 2008, p. 434 (Edition originale Arthème Fayard, 1987)