L’émergence du sujet

« Plus le voile des connaissances, des instruments, des plans et des stratégies s’épaissit, plus nous sommes séparés de nos milieux naturels par le milieu technique que nous construisons et plus nous nous tournons vers nous-mêmes, vers nos calculs et nos hypothèses, mais aussi vers nos exigences et nos principes. Nous devenons de plus en plus puissants, mais aussi de plus en plus fragiles. À mesure que nous devenons des créateurs plus habiles, nous nous mettons davantage en danger, car nul ne peut être à la fois créature et créateur. Quand nous étions seulement créatures, si faibles que fussent nos forces, nous nous sentions soutenus, encore plus que contraints, par le monde qu’un être supérieur avait créé, mais en nous créant nous-mêmes à son image. Mais, à partir du moment où un dieu s’est fait homme, les hommes ont commencé à se transformer en dieux, à voler plus vite que les anges, à chanter mieux que les oiseaux. Jusqu’à ce que nous perdions la force et la spontanéité des créatures pour nous abandonner aux songes qui obsèdent les créateurs. Nous ne sommes pas chassés de nous-mêmes par la masse de nos oeuvres, mais nous n’avons plus d’autre existence que la conscience de notre être. Nous finissons par comprendre que nous ne pouvons plus vivre si nous ne tuons pas d’abord les dieux, puis les rois, les armées, les banques et les réseaux de communication, enfin l’histoire et l’avenir, pour dépendre entièrement des gestes par lesquels nous nous transformons et devenons de plus en plus puissants et en même temps de plus en plus fragiles. C’est alors que nous pouvons nous soumettre entièrement à notre rôle de créateurs, au point de dissoudre notre subjectivité dans notre recherche de subjectivation. La créature en nous échappe en partie au créateur que nous sommes devenus, et c’est sur les ruines du moi que s’élève le sujet.

Après avoir traversé les rideaux de feu du XXe siècle, qui ont brûlé les illusions des bourgeoisies et des prolétariats conquérants, nous sommes arrivés dans un espace et dans un temps où les phénomènes n’existent plus qu’à travers le miroir que nous promenons sur les mondes qui fut celui de la nature puis celui de la société et de ses avenirs, et qui n’est plus que le laboratoire où nous cherchons à nous connaître nous-mêmes et à défendre notre liberté créatrice. »

TOURAINE, Alain. La fin des sociétés. Paris : Éditions du Seuil, 2013, p. 603-604 (La couleur des idées).