La religion et le parti

« Le problème de la société française ne se réduit pas à une banlieue travaillée par une montée du terrorisme islamique, il est beaucoup plus vaste. La focalisation sur l’islam révèle en réalité un besoin pathologique des couches moyennes et supérieures de détester quelque chose ou quelqu’un, non pas simplement la peur d’une menace montant des bas fonds de la société, même si le nombre des départs de jeunes djiahdistes vers la Syrie ou l’Irak mérite aussi une analyse sociologique. La xénophobie, hier réservée aux milieux populaires, migre vers le haut de la structure sociale. Les classes moyennes et supérieures cherchent leur bouc émissaire. »

TODD, Emmanuel. Qui est Charlie? Sociologie d’une crise religieuse. Paris: Éditions du Seuil, 2015, p. 17

« Les idéologues français des années 1990-2000, fort occupés à dénoncer, le plus souvent après la bataille, les méfaits du communisme vaincu, ont oublié de voir ce que leur pays avait perdu avec le PCF. Une immense machine culturelle qui faisait vivre, dans les deux tiers laïques de la France, en milieu populaire, la foi dans le progrès, dans l’éducation, c’est-à-dire au fond le meilleur de la culture bourgeoise, sans oublier la confiance en l’universel et le refus de la xénophobie. Stalinien dans sa pratique administrative, le PCF était libéral dans ses moeurs et élevé dans sa moralité. Il n’acceptait pas en son sein de militants tenant des propos anti-arabes. J’évoque ici mes propres souvenirs du parti dans mes années 1967-1969. Le déclin de la France centrale et son actuel pessimisme résultent, pour une part, de l’effondrement du Parti communiste. »

TODD, Emmanuel. Qui est Charlie? Sociologie d’une crise religieuse. Paris: Éditions du Seuil, 2015, p. 122

« La bonne référence, pour comprendre la désorientation des jeunes des banlieues, ce n’est pas ce qui se passe dans la vallée de l’Euphrate et le désert syrien, mirage et puits de violence surgis d’un autre monde. C’est ce qui c’est passé en Angleterre pendant la première révolution industrielle: la déculturation brutale des ouvriers, produisant fragilité familiale, difficultés éducatives et alcoolisme. L’une des voies de survie avait été, pour les plus qualifiés de ces ouvriers, le protestantisme des sectes. Aux frontières de l’anéantissement par le marché, l’homme peut trouver un ultime point d’appui dans une foi religieuse qui lui donne des lois et une espérance. »

TODD, Emmanuel. Qui est Charlie? Sociologie d’une crise religieuse. Paris: Éditions du Seuil, 2015, p. 192