Gaïa

« Gaïa, en tant que système, émerge à partir de dix millions d’espèces connectées ou plus, qui forment son corps toujours actif. Loin d’être fragile ou consciemment vibrante, la vie planétaire est hautement résiliante. En obéissant involontairement à la seconde loi de la thermodynamique, tous les êtres recherchent des sources d’énergie et d’alimentation. Tous produisent de la chaleur inutile et des déchets chimiques. Il s’agit là de leur impératif biologique. Chacun croît et, dans ce processus, exerce une pression sur nombre d’autres êtres qui l’entourent. La somme de la vie planétaire, Gaïa, présente une physiologie que nous désignons sour le terme de régulation environnementale. Gaïa elle-même n’est pas un organisme directement sélectionné parmi de nombreux autres organismes. Il s’agit d’une propriété qui émerge des interactions entre les organismes, la planète sphérique sur laquelle ils se retrouvent, et une source d’énergie, le soleil. En outre, Gaïa est un phénomène ancien. Son système planétaire est composé de billions d’êtres qui s’entrechoquent, qui s’alimentent, qui s’accouplent et qui respirent. Gaïa est une dure à cuire qui n’est pas du tout menacée par les humains. La vie planétaire a survécu au moins trois milliards d’années avant même qu’un certain singe ne parte à la recherche d’un compagnon pas trop poilu pour accomplir ses rêves d’humanité.

  Nous avons besoin d’honnêteté. Nous devons nous libérer de l’arrogance spécifique à notre espèce. Il n’existe aucune preuve que nous soyons des « êtres élus », une espèce unique pour laquelle toutes les autres ont été créées. Ni que nous soyons la plus importante parce que nous sommes si nombreux, puissants et dangereux. Notre illusion tenace sur notre caractère extraordinaire est en contradiction avec notre véritable statut de « mauvaise herbe mammifère ». »

MARGULIS Lynn. Gaïa in The Symbiotic Planet: A New Look at Evolution. New York: Basic Books, 1998, p. 140-161 in HACHE, Émilie (dir.). Écologie politique. Cosmos, communautés, milieux. Paris : Éditions Amsterdam, 2012, p. 257.

« Nous, les humains, sommes comme les autres êtres peuplant notre planète. Nous ne pouvons mettre fin à la nature; nous ne pouvons menacer que nous-mêmes. Il est grotesque de penser que nous pourrions détruire toute forme de vie, y compris les bactéries qui prospèrent dans les réservoirs d’eau des centrales nucléaires ou des cheminées d’eau bouillante. J’entends nos camarades non humains ricaner en chantant à l’unisson: « on allait très bien sans vous avant de vous rencontrer, on se débrouillera très bien sans vous maintenant ». La plupart d’entre eux, les microbes, les baleines, les insectes, les plantes à graines et les oiseaux, chantent encore. Les arbres de la forêt tropicale fredonnent doucement, attendant que nous arrêtions notre activité arrogante d’abattage d’arbres pour pouvoir se remettre à pousser comme ils en ont l’habitude. Et leurs cacophonies et leurs harmonies continueront longtemps après notre disparition. »

MARGULIS Lynn. Gaïa in The Symbiotic Planet: A New Look at Evolution. New York: Basic Books, 1998, p. 140-161 in HACHE, Émilie (dir.). Écologie politique. Cosmos, communautés, milieux. Paris : Éditions Amsterdam, 2012, p. 266.