Disciplines

« Est docile un corps qui peut être soumis, qui peut être utilisé, qui peut être transformé et perfectionné. »

FOUCAULT, Michel. Surveiller et punir. Naissance de la prison. Paris : Éditions Gallimard, 1975, p. 160.

« Ces méthodes [celles élaborées aux XVIIe et XVIIIe siècles] qui permettent le contrôle minutieux des opérations du corps, qui assurent l’assujettissement constant de ses forces et leur imposent un rapport de docilité-utilité, c’est cela qu’on peut appeler les « disciplines ». Beaucoup des procédés disciplinaires existent depuis longtemps – dans les couvents, dans les armées, dans les ateliers aussi. Mais les disciplines sont devenues, au cours du XVIIe et du XVIIIe siècles, des formules générales de domination. »

FOUCAULT, Michel. Surveiller et punir. Naissance de la prison. Paris : Éditions Gallimard, 1975, p. 161.

« Le moment historique des disciplines, c’est le moment où naît un art du corps humain, qui ne vise pas seulement la croissance de ses habiletés, ni non plus l’alourdissement de sa sujétion, mais la formation d’un rapport qui, dans le même mécanisme, le rend d’autant plus obéissant qu’il est plus utile et inversement. Se forme alors une politique des coercitions qui sont un travail sur le corps, une manipulation calculée de ses éléments, de ses gestes, de ses comportements. Le corps humain entre dans une machinerie de pouvoir qui le fouille, le désarticule et le recompose. Une « anatomie politique », qui est aussi bien une « mécanique du pouvoir », est en train de naître; elle définit comment on peut avoir prise sur le corps des autres, non pas simplement pour qu’ils fassent ce qu’on désire, mais pour qu’ils opèrent comme on veut, avec les techniques, selon la rapidité et l’efficacité qu’on détermine. La discipline fabrique ainsi des corps soumis et exercés, des corps « dociles ». La discipline majore les forces du corps (en termes politiques d’obéissance). D’un mot: elle dissocie le pouvoir du corps; elle en fait d’une part une « aptitude », une « capacité » qu’elle cherche à augmenter; et elle inverse d’autre part l’énergie, la puissance qui pourrait en résulter, et elle en fait un rapport de sujétion stricte. Si l’exploitation économique sépare la force et le produit du travail, disons que la coercition disciplinaire établit dans le corps le lien contraignant entre une aptitude majorée et une domination accrue. »

FOUCAULT, Michel. Surveiller et punir. Naissance de la prison. Paris : Éditions Gallimard, 1975, p. 162.

« La première des grandes opérations de la discipline, c’est donc la constitution de « tableaux vivants » qui transforment les multitudes confuses, inutiles ou dangereuses, multiplicités ordonnées. La constitution de « tableaux » a été un des grands problèmes de la technologie scientifique, politique et économique du XVIIIe siècle: aménager des jardins de plantes et d’animaux, et bâtir en même temps des classifications rationnelles des êtres vivants; observer, contrôler, régulariser la circulation des marchandises et de la monnaie et construire par là même un tableau économique qui puisse valoir comme principe d’enrichissement; inspecter les hommes, constater leur présence et leur absence, et constituer un registre général et permanent des forces armées; repartir les malades, les séparer les uns des autres, diviser avec soin l’espace hospitalier et faire un classement systématique des maladies: autant d’opérations jumelles où les deux constituants – distribution et analyse, contrôle et intelligibilité – sont solidaires l’un de l’autre. Le tableau, au XVIIIe siècle, c’est à la fois une technique de pouvoir et une procédure de savoir. Il s’agit d’organiser le multiple, de se donner un instrument pour le parcourir et le maîtriser; il s’agit de lui imposer un « ordre ». »

FOUCAULT, Michel. Surveiller et punir. Naissance de la prison. Paris : Éditions Gallimard, 1975, p. 174.

« Alors que la taxinomie naturelle se situe sur l’axe qui va du caractère à la catégorie, la tactique disciplinaire se situe sur l’axe qui lie le singulier et le multiple. Elle permet à la fois la caractérisation de l’individu comme l’individu, et la mise en ordre d’une multiplicité donnée. Elle est la condition première pour le contrôle et l’usage d’un ensemble d’éléments distincts: la base pour une microphysique d’un pouvoir qu’on pourrait appeler « cellulaire ». »

FOUCAULT, Michel. Surveiller et punir. Naissance de la prison. Paris : Éditions Gallimard, 1975, p. 175.