De la méthode

« Quelques mots sur les deux partis pris d’ordre méthodologique qui font que tous ces textes relèvent d’une démarche commune sous l’hétérogénéité des sujets qu’ils traitent. Le premier est qu’une situation actuelle doit toujours être replacée au sein d’un processus de transformations. Le présent n’est pas seulement le contemporain, mais il se saisit à la conjonction d’effets d’héritage et d’effets d’innovation. Nécessité donc de faire une « histoire du présent » qui comprend l’actualité comme le point d’aboutissement provisoire d’une dynamique plongeant ses racines dans le passé. Cette histoire n’est pas une histoire événementielle, mais elle s’efforce de reconstruire des processus de longue durée qui ne se déploient pas d’une manière linéaire, mais passe par des moments de tensions et de déséquilibre, opèrent des bifurcations à travers lesquelles s’effectuent des changements de régime qui produisent une nouvelle articulation de l’ancien et du nouveau (métamorphoses). C’est pourquoi l’histoire occupe une telle place dans ces analyses, mais comme un cheminement nécessaire dans le cadre d’une ambition qui demeure de part en part sociologique, à savoir essayer de comprendre ce qui arrive ici et maintenant.

Le deuxième parti pris, dans la synchronie cette fois, est que l’on ne saurait isoler une situation sociale comme si on pouvait l’analyser en elle-même. Ici aussi il s’agit de dégager des processus transversaux qui parcourent de larges secteurs de la société et configurent les situations concrètes. En particulier les problèmes qui paraissent se poser à la périphérie d’une formation sociale, comme l’immense problème du vagabondage dans les société préindustrielles ou le « problème des banlieues » aujourd’hui, doivent se comprendre comme une relation de la marge au centre et du centre à la marge qui renvoie autant à ce qui se joue au coeur d’une société (aujourd’hui dans les « quartiers sensibles » par exemple). Même et surtout pour rendre compte des situations les plus fragiles, il faut récuser les analysent substantialistes et statiques qui font par exemple de l’exclusion un état, alors qu’elle est l’effet d’un processus de désaffiliation commençant bien en amont. Personne n’est dans le hors social, et ce sont souvent les positions qui paraissent les plus excentrées qui en disent le plus long sur la dynamique interne sociale.

Cette manière de faire de la sociologie n’est pas la seule, il s’en faut de beaucoup (c’est pourquoi j’ai parlé de parti pris). On a pu lui reprocher de ne pas accorder une importance suffisante au point de vue des acteurs, ou des sujets, et de ne pas partir de la manière dont ils vivent ces situations. Mais c’est délibérément que je privilège ce registre d’analyse par méfiance, exagérée peut-être, des séductions du subjectivisme. C’est aussi parce que j’ai la conviction que l’on en dit déjà beaucoup sur les acteurs eux-mêmes en les plaçant à l’intersection du double système des conditions historiques et des conditions sociales qui les font réagir. Autrement dit, je ne crois pas que l’on puisse accéder à une compréhension du comportement des acteurs sociaux, y compris de ce qu’ils éprouvent et de ce qui les motive, sans faire une large place aux contraintes objectives qui façonnent aussi leur vécu le plus personnel. Ils gardent certes une marge de manoeuvre à travers laquelle se glisse l’exercice d’une liberté à l’échelle humaine. Erving Goffman a montré que, même sous le régime le plus impitoyable de l’ « l’institution totale », l’individu se ménageait des « adaptations secondaires » et tournait souvent la force de se défendre. Même à Buchenwald des détenus ont monté une organisation autonome et dans les derniers jours du camp ils ont déclenché une insurrection. Mais pour prendre la mesure de ces capacités de résistance, qui peuvent aller jusqu’à l’héroïsme et à travers lesquelles l’individu conquiert une sorte de souveraineté, il faut d’abord élucider le poids des contraintes. Selon moi la sociologie commence lorsqu’on a compris que le monde social est dur et que l’histoire des hommes est faite davantage d’épreuves douloureuses que de lendemains qui chantent. Elle ne part pas de l’exaltation triomphaliste de la grandeur de l’individu, mais espère aboutir à montrer qu’il peut malgré tout essayer de conduire sa vie avec une certaine indépendance, à condition d’avoir de la chance et de disposer d’un minimum de support pour le faire. C’est précisément l’objectif de la sociologie que j’essaie de mettre en oeuvre de dégager ces supports nécessaires pour répondre au défi d’exister en tant qu’individu dans une société toujours surplombée par la contrainte.

Ce que je propose, ici comme ailleurs, est construit à partir de ces convictions, que tout le monde n’est évidemment pas obliger de partager. Mais il n’y a pas, heureusement, de discours total, ou totalisant, ou totalitaire sur la société qui ne porte pas la marque soit d’une prétention exorbitante, soit d’un confusionnisme peu exigeant prenant ses désirs pour la réalité. J’ai été « freudo-marxiste » comme il était possible de l’être dans les années 1960, et je garde la nostalgie d’une approche qui établirait vraiment que chacun d’entre nous est indissociablement et tout autant un sujet psychologique et un acteur façonné par l’histoire. Mais je n’ai pas le sentiment que depuis ces années on ait beaucoup progressé dans cette voie pour fonder complètement en raison cette perpective synthétique qui ferait du psychologique et du social les deux pans d’une même réalité. C’est peut-être impossible, en tous cas je suis incapable de mener à bien un tel programme. C’est pourquoi il me paraît moins naïf et plus honnête de proposer une approche parmi d’autres possibles en creusant mon sillon. Quand au bilan de ce que l’on gagne et de ce que l’on perd en creusant un tel sillon, et en s’y tenant, c’est au lecteur de le tirer. Un arbre se juge à ces fruits. »

CASTEL, Robert. La montée des incertitudes. Paris : Éditions du Seuil, 2009, p. 63-66.