De la discrimination raciale

« L’expérience de la discrimination raciale, c’est l’anéantissement qui résulte de la négation de soi par l’autre. Probablement est-ce en cela qu’elle ne peut se réduire à aucune autre discrimination: parce qu’elle actualise dans un geste ou un propos, une histoire séculaire d’intériorisation et d’exclusion. On comprend qu’elle puisse faire l’objet d’un déni particulièrement efficace non seulement du public mais aussi du privé: ce sont des choses dont on parle rarement chez soi. Mais on conçoit aussi qu’elle donne lieu à un déni profondément inscrit dans la chair de celles et ceux qui la subissent: bien souvent, c’est au bout d’une longue série de rejets, ou à l’occasion d’un fait inopiné, qu’ils ou elles finissent par comprendre la nature des réponses qui leurs sont données.

C’est ainsi que des générations d’immigrés ont pu subir des humiliations, des formes d’exclusion, des traitements de défaveur et des attitudes de mépris sans que soit nommée la discrimination raciale. D’une part, beaucoup d’entre eux avaient la conscience de leur illégitimité sociale et de la précarité de leur situation: il ne fallait pas, en plus, se plaindre. Mais d’autre part, il est moins préférable de penser que les épreuves auxquelles on est confronté tiennent à son extranéité que les découvrir liées à sa couleur de peau et aux préjugés qui s’y attachent: la dévalorisation peut ainsi demeurer extérieure et non constitutive de soi. Selon une logique semblable, les étrangers en situation irrégulière, pour la plupart africains, construisent aujourd’hui leur « champ d’expérience » à travers la catégorie de sans-papiers et leur « horizon d’attente » autour de l’obtention d’un titre de séjour. Lorsque certains d’entre eux finissent par se voir délivrer ce document, ils traversent d’abord une phase d’euphorie puis entrent rapidement dans une période de déception en constatant que, pour avoir un emploi ou un logement, ou tout simplement dans leur expérience quotidienne des relations sociales, les choses sont presque aussi difficiles qu’avant: ce n’était donc pas seulement l’absence de titre de séjour qui les pénalisait, c’est ce qu’ils représentent et tout simplement ce qu’ils sont qui est rejeté par la société qui vient pourtant de les régulariser.

Cette douloureuse découverte, beaucoup d’immigrés de la génération précédente ont préféré se l’épargner en renonçant à la nationalité française et en reportant sur leurs enfants l’espoir de l’intégration promise. Ce sont ces derniers qui, Français nés en France, donc en principe non différenciants par leur statut juridico-administratif, ont fait, à proprement parler, l’expérience des discriminations raciales. Nombre d’entre eux expliquent – hier, lorsqu’ils téléphonaient au 114, numéro anonyme et gratuit où les victimes et témoins de discriminations raciales pouvaient être entendus, aujourd’hui lorsqu’ils portent plainte devant les tribunaux – que c’est pour leur parents qu’ils agissent ainsi, certes pour compenser ce que ces derniers ont subi, mais plus encore pour dire ce qu’ils ont tu. On aurait tort cependant de croire que le déni a complètement cessé. il m’est souvent arrivé d’entendre des personnes, au moins à certains moments de leur discours, généralement construit sur une vision volontariste de l’ascension sociale, affirmer qu’eux-mêmes n’avaient pas eu à subir de discriminations raciales alors même que les faits qu’ils racontaient laissaient deviner le contraire. »

FASSIN, Didier. Du déni à la dénégation. Psychologie politique de la représentation des discriminations. In: FASSIN, Didier et Éric (dir.). De la question sociale à la question raciale. Paris: La Découverte / Poche, 2006, 2009, p. 152-154