Les complices ou l’hypocrisie « évidente » comme signe de la présence des conspirateurs?

« Si l’on essayait jamais de paraître un peu meilleur qu’on est, comment pourrait-on faire des progrès ou « plier la machine »? Cette propension à montrer au monde un aspect amélioré ou idéalisé de soi-même trouve une expression systématisée dans les différentes professions et classes sociales; chacune d’elle présente une certaine forme d’affection, une pose que ses membres adoptent sans, pour la plupart, s’en rendre compte mais qui a pour effet de les rendre complices face à la crédulité du reste du monde. L’hypocrisie se rencontre non seulement en matière de religion et d’amour du prochain, mais aussi en matière de droit, de médecine, d’enseignement, de science même – et, peut-être surtout de science, à l’heure actuelle, puisque une valeur d’un type déterminé, est d’autant plus revendiquée par ceux qui en sont dépourvus qu’elle est reconnue et admirée.  »

COOLEY, H. Charles. Human nature and the Social Order. New York : Scribner’s, 1922, p. 352-353 in GOFFMAN, Erving. La mise en scène de la vie quotidienne, 1. la présentation de soi. Paris : Éditions de minuit, 1973, p. 40-41.

Vers un capitalisme éthique?

« Par opposition à toutes les autres formes de domination, celle du capital économique ne peut faire l’objet d’une réglementation éthique, en raison de son caractère « impersonnel ». D’un point de vue extérieur, elle se présente le plus souvent sous une forme « indirecte » qui empêche toute action sur le « prince » proprement dit et ne permet pas, par suite, de faire valoir auprès de lui des exigences éthiques. On peut tenter de soumettre à certaines normes, fondées sur des postulats éthiques, les relations qui lient le maître de maison au domestique, le maître au disciple, le seigneur foncier au paysan dépendant ou au gérant, le maître à l’esclave, le prince patriarcal aux sujets, parce qu’il s’agit là de relations personnelles et que les services qui découlent de ces relations et en font partie intégrante. En effet, dans une très large mesure, les intérêts qui sont en jeu sont des intérêts personnels, qui possèdent une plasticité: la volonté et l’action purement personnelles peuvent infléchir de manière décisive la relation et la situation de ceux qui y prennent part. En revanche, il est très difficile d’agir sur les relations entre le directeur d’une société par actions, tenu de veiller sur les intérêts des actionnaires qui en sont les véritables « maîtres », et les ouvrier de son usine, et il est tout simplement impossible d’influencer les relations entre directeur de la banque qui finance la société et les ouvriers ou encore entre le propriétaire d’une lettre de change et celui d’un bien prêté par la banque concernée. La situation « concurrentielle », le marché (marché du travail, marché financier, marché des biens) et des considérations « objectives », ni éthiques ni anti-éthiques, mais tout simplement an-éthiques, étrangères à toute éthique, déterminent les comportements sur des points décisifs et interposent entre les personnes concernées des instances impersonnelles. L’ « esclavage sans maître » dans lequel le capitalisme enferme l’ouvrier ou le détenteur d’une lettre de change ne peut être critiqué d’un point de vue éthique q’en tant qu’institution; fondamentalement, ce n’est pas l’attitude personnelle des individus concernés, aussi bien du côté des dominants que du côté des dominés, qui peut être condamnée, étant donné que, sous peine de provoquer un fiasco économique inutile à tous égards, elle est prescrite par des situations objectives et présente (c’est là le point décisif) le caractère d’une action placée au « service » d’une finalité objective impersonnelle. »

WEBER, Max. La domination. Paris : La Découverte, Politique & sociétés, 2013, p. 377-378.