Le caractère fortuit de la réalité

« L’efficacité de ce genre de propagande met en lumière l’une des principales caractéristiques des masses modernes. Elles ne croient à rien de visible, à la réalité de leur propre expérience; elles ne font confiance ni à leurs yeux ni à leurs oreilles, mais à leur seul imagination, qui se laisse séduire par tout ce qui est à la fois universel et cohérent en soi. Les masses se laissent convaincre non par les faits, même inventés, mais seulement par la cohérence du système dont ils sont censés faire partie. La répétition – dont on surestime quelque peu l’importance parce qu’on croit les masses peu capables de comprendre et de se souvenir – n’est importante que parce qu’elle les convainc d’une cohérence dans le temps.

Ce que les masses refusent de reconnaître, c’est le caractère fortuit dans lequel baigne la réalité. Elles sont prédisposées à toutes les idéologies parce que celles-ci expliquent les faits comme étant de simples exemples de lois et éliminent les coïncidences en inventant un pouvoir suprême et universel qui est censé être à l’origine de tous les accidents. La propagande totalitaire fleurit dans cette fuite de la réalité vers la fiction, de la coïncidence vers la cohérence. »

ARENDT, Hannah. Les origines du totalitarisme, Eichmann à Jérusalem. Paris : Quarto Gallimard, 2002, p. 670-671. 

Quand l’égalité devient un fait banal

« L’égalité de condition, à coup sûr un impératif fondamental de justice, est aussi l’une des plus grandes et des plus hasardeuses entreprises de l’humanité moderne. Plus les conditions sont égales, moins il est facile d’expliquer les différences réelles entre les individus et moins, en fait, les individus et les groupes sont égaux entre eux. Cette conséquence troublante apparut pleinement quand l’égalité cessa d’être perçue comme par le passé, l’égalité devant un Dieu omnipotent ou l’égalité devant un destin commun tel que la mort. Chaque fois que l’égalité devient un fait banal, sans possibilité de mesure ou d’explication, il y a très peu de chances pour qu’on la reconnaisse simplement comme le principe de fonctionnement d’une organisation politique dans laquelle des personnes, par ailleurs inégales entre elles, jouissent de droits égaux. Il y a au contraire toutes chances pour qu’on y voie, à tort, une qualité innée de chaque individu, que l’on appelle « normal » s’il est comme tout le monde, et « anormal » s’il est différent. Cette perversion du concept d’égalité, transféré du plan politique plan social, est d’autant plus dangereuse si une société ne laisse que peu de place à des groupes particuliers et à des individus, car alors leurs différences deviennent encore plus frappantes. »

ARENDT, Hannah. Les origines du totalitarisme, Eichmann à Jérusalem. Paris : Quarto Gallimard, 2002, p. 283. 

Révolutionnaires … et anti-révolutionnaires

« Qui annonce la justice pour demain emploie les moyens les plus cruels. Qui refuse de verser le sang se résigne facilement à l’inégalité des conditions. Le révolutionnaire devient bourreau, le conservateur glisse au cynisme. »

ARON, Raymond. L’opium des intellectuels. Paris : Arthème Fayard, 2010, p. 310-311. (Pluriel)

« Pas plus que le concept de gauche, le concept de  révolution ne tombera en désuétude. Il exprime, lui aussi, une nostalgie, qui durera aussi longtemps que les sociétés seront imparfaites et les hommes avides de les réformer.

Non que le désir d’amélioration sociale aboutisse toujours ou logiquement à la volonté de révolution. Il faut aussi une certaine mesure d’optimisme et d’impatience. On connaît des révolutionnaires par haine du monde, par désir de la catastrophe; plus souvent, les révolutionnaires pèchent par optimisme. Tous les régimes connus sont condamnables si on les rapporte à un idéal abstrait égalité ou de liberté. Seule la Révolution, parce qu’elle est une aventure, ou un régime révolutionnaire, parce qu’il consent l’usage permanent de la violence, semble capable de rejoindre le but sublime. Le mythe de la révolution sert de refuge à la pensée utopique, il devient l’intercesseur mystérieux, imprévisible, entre le réel et l’idéal. »

ARON, Raymond. L’opium des intellectuels. Paris : Arthème Fayard, 2010, p. 76. (Pluriel)

« On a tort d’attendre le salut de la catastrophe triomphale, tort de désespérer de la victoire dans les luttes pacifiques. La violence permet de brûler les étapes, elle libère les énergies, elle favorise la montée des talents, mais elle renverse les traditions qui restreignent l’autorité de l’État, elle répand le goût, l’habitude des solutions de force. Il faut du temps pour guérir les maux légués par une révolution, même quand celle-ci a guéri les maux du régime aboli. Quand le pouvoir légitime s’est effondré, un groupe d’hommes, parfois un homme seul, prend en charge le destin commun, pour que, disent les fidèles, la Révolution ne meure pas. En fait, dans la lutte de tous contre tous, un chef doit l’emporter pour rétablir le premier des biens, la sécurité. Pourquoi un événement qui, semblable à la guerre, élimine le dialogue, ouvre toutes les possibilités parce qu’il nie toutes les normes, porterait-il l’espérance de l’humanité? »

ARON, Raymond. L’opium des intellectuels. Paris : Arthème Fayard, 2010, p. 109. (Pluriel)

Paris se transforme

« […] Insensiblement, le contrôle de l’espace urbain se transforme. Au lieu de répondre ponctuellement aux menaces, il faut aménager l’espace de telle façon qu’il ne puisse plus sécréter ni nourrir le désordre. Priver la rue de son autonomie, de sa force, de sa capacité de résistance et d’invention en le faisant plus clair, plus sain, plus rigoureux. Il faut traquer l’espace, le connaître, le mettre en plans et en cartes, relever le nom des rues, éclairer les ruelles. C’est l’oeuvre entreprise par le second XVIIIe siècle. D’innombrables règlements, méticuleux, modestes, y contribuent en particulier sous le long ministériat de Sartine, lieutenant général de 1759 à 1779.

Les écriteaux qui portent le nom de chaque rue ne datent que de 1728; avant cette époque, la tradition désignait chaque rue. On avait commencé par une plaque de fer blanc, le temps et la pluie en effaçaient les caractères; aujourd’hui ils sont gravés dans la pierre même. On avait commencé à numéroter les maisons de rues; on a interrompu, je ne sais pourquoi, cette utile opération. Louis-Sébastien Mercier, en fait, n’ignore pas que les graveurs de noms de rue ont été obligés de travailler de nuit, tant ils étaient assaillis de quolibets, de coups et de menaces de séditions lorsqu’ils opéraient le jour. Le peuple comprenait bien tout ce qu’il perdait: son espace totalement déchiffré par les autorités n’allait plus être qu’un espace mort où se fondre devenait presque impossible. Les mêmes réactions violentes ont accompagné toutes les tentatives d’éclairage de rues. Une rue éclairée est une rue surveillée et personne ne s’y trompe.

[…]

D’ailleurs voici qu’après la justice et la police, d’autres institutions sociales prétendent intervenir sur l’espace urbain, rivalisant d’exigence avec les premières. Là où les règlements s’étaient d’année en année sédimentés pour tenter de gérer l’immense désordre parisien, de nombreux discours impérieux, éclairés, se font entendre: celui de l’hygiène et la santé, celui du travail. Administrateurs, médecins et philosophes requièrent l’ouverture de la rue, la mise en place d’un ordre différent, où les actes et les raisons deviendraient visibles, contrôlables, isolables. Aux foules insaisissables, ils rêvent de substituer des files; au labyrinthe des ruelles, les prestiges rassurants de la perspective; l’étrange promiscuité des pouvoirs et des sujets, la transparence d’une loi juste; au gaspillage des énergies et des passions, une saine économie du corps et des forces.

Ils rêvent d’un Paris différent, lentement remodelé; et face à ce rêve se dresse le réel, plus impertinent qu’on ne pourrait croire… Commence alors une autre histoire, où la volonté d’assainissement répond une situation sociale complexe, porteuse de possibilité insurrectionnelles. 

Paris s’accroît de plus en plus. Certains quartiers atteignent des densités catastrophiques; les disettes et les épidémies, comme celle du choléra de 1832-1833 et en 1849, répandent la mort de façon tragique et injuste. La ville est rongée d’un mal certain, même après qu’Haussmann se fut mis à l’oeuvre, clarifiant l’espace urbain tout en se gardant bien d’oublier d’aménager en eau, en égouts et en services les quartiers populaires. Lumineuse stratégie… Les problèmes de logement restent pourtant aigus et la ségrégation sociale qui se fait en plein Paris est plus nette que jamais. Les travailleurs sont concentrés à l’est tandis que les riches demeurent encore dans le centre et continuent de s’établir vers l’ouest. La spéculation sur les terrains et la hausse continuelle des loyers après 1850 repoussent toujours plus loin les classes populaires, qui devront même s’exiler dans les faubourgs, derrière les barrières, hors la ville. Cet exil est durement ressenti: reprendre Paris en davantage qu’un thème populaire favori, c’est une volonté révolutionnaire qui s’exprimera aussi bien en 1848 qu’en 1871. Si l’histoire de Paris au XIXe siècle est en partie celle de la réduction à l’orde et à l’hygiène, elle est tout autant celle de la volonté à faire de la rue l’espace d’une résistance et l’enjeu d’une liberté. Semblable en cela à l’Ancien Régime, avec pourtant une différence significative: pour tenir cet enjeu, il faut désormais descendre dans la rue; au XVIIIe siècle ce n’était même pas la peine puisqu’on y vivait. »

FARGE, Arlette. Vivre dans la rue à Paris au XVIIIe siècle. Paris: Gallimard, 1992, p. 241-244 (Editions Julliard)