Le sujet critique – révolutionnaire

« Qui sommes-nous, nous qui critiquons?

Au cours du débat, nous sommes passée d’une première description d’un nous disparate composé de l’auteur et des lecteurs de ce livre à un nous sujet critique. Mais alors, qui-sommes nous, nous, le sujet critique?

Nous ne sommes pas Dieu. Nous ne sommes pas un Sujet transcendant, tranhistorique, qui s’assoit pour juger le cours de l’histoire. Nous ne sommes pas omniscients. Nous sommes des individus dont la subjectivité est une élément de l’argile formant la société dans laquelle nous vivons, nous sommes des mouches prises dans la toile d’araignée. »

HOLLOWAY, John. Changer le monde sans prendre le pouvoir. Paris : Éditions Syllepse, 2007. Montréal: Lux Éditions, 2007 p. 199. 

Le caractère fortuit de la réalité

« L’efficacité de ce genre de propagande met en lumière l’une des principales caractéristiques des masses modernes. Elles ne croient à rien de visible, à la réalité de leur propre expérience; elles ne font confiance ni à leurs yeux ni à leurs oreilles, mais à leur seul imagination, qui se laisse séduire par tout ce qui est à la fois universel et cohérent en soi. Les masses se laissent convaincre non par les faits, même inventés, mais seulement par la cohérence du système dont ils sont censés faire partie. La répétition – dont on surestime quelque peu l’importance parce qu’on croit les masses peu capables de comprendre et de se souvenir – n’est importante que parce qu’elle les convainc d’une cohérence dans le temps.

Ce que les masses refusent de reconnaître, c’est le caractère fortuit dans lequel baigne la réalité. Elles sont prédisposées à toutes les idéologies parce que celles-ci expliquent les faits comme étant de simples exemples de lois et éliminent les coïncidences en inventant un pouvoir suprême et universel qui est censé être à l’origine de tous les accidents. La propagande totalitaire fleurit dans cette fuite de la réalité vers la fiction, de la coïncidence vers la cohérence. »

ARENDT, Hannah. Les origines du totalitarisme, Eichmann à Jérusalem. Paris : Quarto Gallimard, 2002, p. 670-671. 

Quand l’égalité devient un fait banal

« L’égalité de condition, à coup sûr un impératif fondamental de justice, est aussi l’une des plus grandes et des plus hasardeuses entreprises de l’humanité moderne. Plus les conditions sont égales, moins il est facile d’expliquer les différences réelles entre les individus et moins, en fait, les individus et les groupes sont égaux entre eux. Cette conséquence troublante apparut pleinement quand l’égalité cessa d’être perçue comme par le passé, l’égalité devant un Dieu omnipotent ou l’égalité devant un destin commun tel que la mort. Chaque fois que l’égalité devient un fait banal, sans possibilité de mesure ou d’explication, il y a très peu de chances pour qu’on la reconnaisse simplement comme le principe de fonctionnement d’une organisation politique dans laquelle des personnes, par ailleurs inégales entre elles, jouissent de droits égaux. Il y a au contraire toutes chances pour qu’on y voie, à tort, une qualité innée de chaque individu, que l’on appelle « normal » s’il est comme tout le monde, et « anormal » s’il est différent. Cette perversion du concept d’égalité, transféré du plan politique plan social, est d’autant plus dangereuse si une société ne laisse que peu de place à des groupes particuliers et à des individus, car alors leurs différences deviennent encore plus frappantes. »

ARENDT, Hannah. Les origines du totalitarisme, Eichmann à Jérusalem. Paris : Quarto Gallimard, 2002, p. 283.