Le caractère fortuit de la réalité

« L’efficacité de ce genre de propagande met en lumière l’une des principales caractéristiques des masses modernes. Elles ne croient à rien de visible, à la réalité de leur propre expérience; elles ne font confiance ni à leurs yeux ni à leurs oreilles, mais à leur seul imagination, qui se laisse séduire par tout ce qui est à la fois universel et cohérent en soi. Les masses se laissent convaincre non par les faits, même inventés, mais seulement par la cohérence du système dont ils sont censés faire partie. La répétition – dont on surestime quelque peu l’importance parce qu’on croit les masses peu capables de comprendre et de se souvenir – n’est importante que parce qu’elle les convainc d’une cohérence dans le temps.

Ce que les masses refusent de reconnaître, c’est le caractère fortuit dans lequel baigne la réalité. Elles sont prédisposées à toutes les idéologies parce que celles-ci expliquent les faits comme étant de simples exemples de lois et éliminent les coïncidences en inventant un pouvoir suprême et universel qui est censé être à l’origine de tous les accidents. La propagande totalitaire fleurit dans cette fuite de la réalité vers la fiction, de la coïncidence vers la cohérence. »

ARENDT, Hannah. Les origines du totalitarisme, Eichmann à Jérusalem. Paris : Quarto Gallimard, 2002, p. 670-671. 

Le petit rouage

« Le nationalisme tribal est précisément la perversion d’une religion qui a fait choisir à Dieu une certaine nation, la nation appartenant à tel peuple; c’est uniquement parce que ce mythe ancien, lié au seul peuple qui eût survécu à l’Antiquité, avait planté des racines profondes dans la civilisation occidentale que le leader moderne de la populace put, de manière assez plausible, trouver l’impudence de traîner Dieu dans les petits conflits mesquins entre peuples et demander Son consentement à une élection que le leader avait d’ores et déjà manipulée à son gré. La haine des racistes à l’égard des Juifs venait d’une appréhension superstitieuse, de la crainte qu’après tout, c’était peut-être les Juifs et non eux-mêmes que Dieu avait choisis, eux à qui le succès était garanti par la divine providence. Il y avait un élément de ressentiment débile contre un peuple qui, craignait-on, avait reçu la garantie, rationnellement incompréhensible, qu’il apparaîtrait un jour, contre toute apparence, comme le vainqueur final dans l’histoire du monde.

En effet, dans la mentalité de la populace, le concept juif d’une mission divine, celle d’instaurer le règne de Dieu sur terre, ne pouvait se traduire que dans les termes vulgaires de succès ou d’échec. La peur et la haine se nourrissaient et tiraient une certaine rationalité du fait que le christianisme, religion d’origine juive, avait d’ores et déjà conquis l’humanité occidentale. Guidés par leur propre superstition ridicule, les leaders des mouvement annexionnistes finirent par trouver dans le mécanisme de la piété juive le petit rouage caché qui en permettait le renversement complet et la perversion, si bien que l’élection divine cessait d’être le mythe d’une suprême réalisation de l’idéal d’humanité commune pour devenir celui de sa destruction finale. »

ARENDT, Hannah. Les origines du totalitarisme, Eichmann à Jérusalem. Paris : Quarto Gallimard, 2002, p. 528. 

Révolutionnaires … et anti-révolutionnaires

« Qui annonce la justice pour demain emploie les moyens les plus cruels. Qui refuse de verser le sang se résigne facilement à l’inégalité des conditions. Le révolutionnaire devient bourreau, le conservateur glisse au cynisme. »

ARON, Raymond. L’opium des intellectuels. Paris : Arthème Fayard, 2010, p. 310-311. (Pluriel)

« Pas plus que le concept de gauche, le concept de  révolution ne tombera en désuétude. Il exprime, lui aussi, une nostalgie, qui durera aussi longtemps que les sociétés seront imparfaites et les hommes avides de les réformer.

Non que le désir d’amélioration sociale aboutisse toujours ou logiquement à la volonté de révolution. Il faut aussi une certaine mesure d’optimisme et d’impatience. On connaît des révolutionnaires par haine du monde, par désir de la catastrophe; plus souvent, les révolutionnaires pèchent par optimisme. Tous les régimes connus sont condamnables si on les rapporte à un idéal abstrait égalité ou de liberté. Seule la Révolution, parce qu’elle est une aventure, ou un régime révolutionnaire, parce qu’il consent l’usage permanent de la violence, semble capable de rejoindre le but sublime. Le mythe de la révolution sert de refuge à la pensée utopique, il devient l’intercesseur mystérieux, imprévisible, entre le réel et l’idéal. »

ARON, Raymond. L’opium des intellectuels. Paris : Arthème Fayard, 2010, p. 76. (Pluriel)

« On a tort d’attendre le salut de la catastrophe triomphale, tort de désespérer de la victoire dans les luttes pacifiques. La violence permet de brûler les étapes, elle libère les énergies, elle favorise la montée des talents, mais elle renverse les traditions qui restreignent l’autorité de l’État, elle répand le goût, l’habitude des solutions de force. Il faut du temps pour guérir les maux légués par une révolution, même quand celle-ci a guéri les maux du régime aboli. Quand le pouvoir légitime s’est effondré, un groupe d’hommes, parfois un homme seul, prend en charge le destin commun, pour que, disent les fidèles, la Révolution ne meure pas. En fait, dans la lutte de tous contre tous, un chef doit l’emporter pour rétablir le premier des biens, la sécurité. Pourquoi un événement qui, semblable à la guerre, élimine le dialogue, ouvre toutes les possibilités parce qu’il nie toutes les normes, porterait-il l’espérance de l’humanité? »

ARON, Raymond. L’opium des intellectuels. Paris : Arthème Fayard, 2010, p. 109. (Pluriel)

La gauche selon Raymond Aron

« Quel que soit le régime, traditionnel, bourgeois ou socialiste, ni la liberté de l’esprit ni la solidarité humaine ne sont jamais assurées. La seule gauche, toujours fidèle à elle-même, est celle qui invoque non la liberté ou l’égalité, mais la fraternité, c’est-à-dire l’amour. »

ARON, Raymond. L’opium des intellectuels. Paris : Arthème Fayard, 2010, p. 36. (Pluriel)

Communautarisme ou politique de la diversité?

« C’est dans ce contexte que l’on peut comprendre, me semble-t-il, la spécificité de la position des représentants des communautés ethniques et que se pose la question du « communautarisme ». On l’a dit, de très nombreux représentants de ces minorités, en particulier les jeunes, constituent le groupe le plus gravement affecté par la dégradation de la situation sociale. Ils souffrent d’un lourd déficit de citoyenneté sociale si l’on entend par là les conditions de base nécessaires pour être intégré dans une société de semblables. Mais ils souffrent également d’un lourd déficit de citoyenneté politique vécu à travers les mesures de discrimination négative dont ils sont l’objet. Ils font quasi quotidiennement l’expérience qu’ils ne sont pas traités à parité comme des sujets de droit. Dès lors on peut comprendre qu’il leur soit plus difficile de fonder leur identité sur l’investissement dans des valeurs nationales auxquelles ils n’ont pas ou ont très faiblement accès et qu’ils soient poussés à la recherche de supports alternatifs.

Simultanément cependant l’État républicain continue à imposer avec la même rigueur son interprétation la plus rigide de la citoyenneté. Tout signe d’appartenance à leur culture d’origine, qu’on leur rappelle pourtant incessamment en répétant qu’ils sont « issus de l’immigration », est stigmatisé comme un péché de « communautarisme ». Le long psychodrame autour de l’ « affaire du voile » est révélateur de cette attitude. Les enquêtes menées à leur propos montrent que ces jeunes filles portent le voile pour des raisons diverses, parmi lesquelles l’affirmation d’un islamisme radical n’est pas la principale. Cela n’empêche pas un représentant emblématique de l’intégrisme républicain de voir dans le port du voile la manifestation de la « France tribale » opposée à la « France républicaine » [référence de l’auteur à des propos d’Alain Finkielkraut]. Ce n’est là qu’un exemple. Les populations issues de l’immigration sont sommées de faire le deuil de toute différence renvoyant à une culture étrangère, en même temps que leur différence est incessamment soulignée à travers les traitements discriminatoires dont elles sont l’objet. Au nom de l’universalisme, le modèle républicain fonctionne ainsi comme une forme subtile d’ethnocentrisme. Il en vient à représenter la position défensive d’une France monoculturelle et mono-ethnique qui condamne comme une menace à son intégrité toute manifestation d’une appartenance différente.

Les principes républicains, du moins lorsqu’ils sont instrumentalisés de la sorte, exercent ainsi une grande violence à l’égard des minorités ethniques. La personne qui porte la marque d’une appartenance étrangère n’est pas reconnue dans sa dignité et, au contraire, cette appartenance la disqualifie en en faisant un danger pour la République. Le spectre du « communautarisme » est largement construit par cet usage intransigeants des principes républicains. C’est le centre qui définit les règles du jeu et piège le marginal. Faute de reconnaissance de sa différence, le minoritaire s’enferme en elle et peut en venir à affirmer la fierté de la « race », et même à devenir raciste, contre les promesses fallacieuses de l’égalité. Cette dynamique est bien connue sous la forme du retournement du stigmate.

Le communautarisme peut être effectivement un danger s’il consiste à s’installer dans un entre-soi doté de ses propres formes d’organisation qui contredisent aux principes de base de la communauté nationale (ici la nation française). Bien que de telles dérives ne soient pas exclues si les interprétations les plus rigides du modèle républicain demeurent hégémoniques, ce n’est pas en ces termes que doit se formuler la question de la place que doivent occuper les spécificités ethniques et culturelles dans la société française contemporaine. Il est légitime – surtout si les supports à portée nationale font défaut – de rechercher des formes de solidarité inscrites dans des communautés plus restreintes. Il est normal aussi que des spécificités comme l’ethnicité  et l’appartenance à une tradition culturelle et religieuse particulière, musulmane par exemple, servent de supports privilégiés pour structurer des modes de sociabilité à travers lesquels les individus se reconnaissent et nouent des relations privilégiées. Mais sans doute faut-il aller plus loin. La mono-ethnicité, la monoculturalité, la monoreligiosité, la mono-identité ne sont pas des idéaux en soi pour cimenter l’unité d’une nation. La France est déjà un pays largement pluriculturel et pluri-ethnique, et le deviendra de plus en plus. Le défi à relever est de gérer ce pluralisme dans ce cadre unitaire que l’on appelle la nation. Mais sa réussite ne passe pas par l’effacement de la pluralité, à certains égards au contraire. Le problème est de penser, et si possible de réaliser, les conditions d’une pluri-identité nationale, en tout cas au moins une pluralité des supports pour construire une identité nationale. On l’a rappelé: l’identité d’une personne se constitue à partir de plusieurs référents, l’inscription territoriale, la place dans la stratification sociale, le genre, l’appartenance religieuse… Il existe une concurrence entre ces différents référents et l’identité d’une personne est toujours plus ou moins problématique. Il est plus problématique encore de l’inscrire dans une identité nationale, car cela suppose qu’il y ait de fortes proximités entre la pluralité des personnes (les citoyens) qui forment la nation. 

La réponse que la République a apporté jusqu’ici à ce problème a été facilitée par une double condition. D’une part, les composants de la nation françaises étaient largement homogènes des points de vue ethnique, culturel et religieux (ou en tout cas la conception républicaine de la laïcité avait réglé d’une manière satisfaisante la question du pluralisme religieux). D’autre part, la possibilité d’une identité sociale dominante était réalisée sur la base d’un accès généralisé à des protections et des droits sociaux assurant l’indépendance sociale des individus. Mais la situation a changé sur ce double registre. Il en résulte que la question de l’identité nationale ne peut plus mettre entre parenthèses l’existence d’une pluralité de référents identitaires. Contre les intégristes de la République crispés sur une position défensive renvoyant à un état des choses périmé, il faut affirmer que cette République ne se démettrait pas, mais au contraire s’enrichirait en intégrant dans sa conception de l’identité nationale les multiples référents identitaires qui renvoient à la pluralité culturelle et ethnique de sa population actuelle. Ce serait le bon usage que l’on pourrait faire de l’altérité, en instaurant une véritable politique de la diversité. 

C’est une entreprise difficile. Surtout en France, le statut des identités minoritaires doit se comprendre par le rapport qu’elles entretiennent avec l’identité nationale. Ce qu’on appelle le « modèle républicain » s’est efforcé d’imposer une conception monolithique de l’identité en proscrivant, ou en tous cas en les marginalisant, toutes les appartenances autres que l’appartenance à la nation, sur lesquelles des individus ou des groupes auraient pu s’appuyer pour fonder leur identité. Le spectre du « communautarisme » exprime ce rejet des particularismes, toujours perçus comme des dangers. Cependant cet ostracisme de la différence devient de plus en plus dysfonctionnel au fur et à mesure qu’une part croissante de la population constituant la nation française se caractérise par des spécificités culturelles et ethniques différentes de celle des « Français de souche ». Sans aller jusqu’à parler d’identités multiples, la question se pose désormais de faire reconnaître et de gérer dans un cadre national des référents identitaires multiples. »

CASTEL, Robert. La montée des incertitudes. Paris : Éditions du Seuil, 2009, p. 390-394.