Des phénomènes récurrents

« Il s’agit là d’un phénomène récurrent dans l’histoire, dont la validité s’affirme encore aujourd’hui […]: les valeurs auxquelles les individus se raccrochent avec le plus d’obstination dans les conditions inappropriées sont celles qui autrefois leur permirent de triompher de l’adversité. »

DIAMOND, Jared. Effondrement. Paris : Éditions Gallimard, 2006, p. 447. 

Sur la pensée complexe

« L’ancienne pathologie de la pensée donnait une vie indépendante aux mythes et aux dieux qu’elle créait. La pathologie moderne de l’esprit est dans l’hyper-simplification qui rend aveugle à la complexité du réel. La pathologie de l’idée est dans l’idéalisme, où l’idée occulte la réalité qu’elle a mission de traduire et se prend pour seule réelle. La maladie de la théorie est dans le doctrinarisme et le dogmatisme, qui referment la théorie sur elle-même et la pétrifient. La pathologie de la raison est la rationalisation qui enferme le réel dans un système d’idées cohérent mais partiel et unilatéral, et qui ne sait ni qu’une partie du réel est irrationalisable, ni que la rationalité a pour mission de dialoguer avec l’irrationalisable.

Nous sommes aveugles au problème de la complexité. […] Or cet aveuglement fait partie de notre barbarie. Il nous fait comprendre que nous sommes toujours dans l’ère barbare des idées. Nous sommes toujours dans la préhistoire de l’esprit humain. Seule la pensée complexe nous permettrait de civiliser notre connaissance. »

MORIN, Edgar. Introduction à la pensée complexe. Paris : Éditions du Seuil, 2005, p. 23-24. 

« Pour moi, l’idée fondamentale de la complexité n’est pas que l’essence du monde est complexe et non pas simple. C’est que cette essence est inconcevable. La complexité est a dialogique ordre/désordre/organisation. Mais, derrière la complexité, l’ordre et le désordre se dissolvent, les distinctions s’évanouissent. Le mérite de la complexité est de dénoncer la métaphysique de l’ordre. Comme le disait très justement Whitehead, derrière l’idée d’ordre il y avait deux choses: il y avait l’idée magique de Pythagore, que les nombres sont la réalité ultime, et l’idée religieuse encore présente, chez Descartes comme chez Newton, que l’entendement divin est le fondement de l’ordre du monde. Alors, quand on a retiré l’entendement divin et la magie des nombres, que reste-t-il? Des Lois? Une mécanique cosmique auto-suffisante? Est-ce la vraie réalité? Est-ce la vraie nature? À cette vision débile, j’oppose l’idée de la complexité. »

MORIN, Edgar. Introduction à la pensée complexe. Paris : Éditions du Seuil, 2005, p. 137. 

Le sujet critique – révolutionnaire

« Qui sommes-nous, nous qui critiquons?

Au cours du débat, nous sommes passée d’une première description d’un nous disparate composé de l’auteur et des lecteurs de ce livre à un nous sujet critique. Mais alors, qui-sommes nous, nous, le sujet critique?

Nous ne sommes pas Dieu. Nous ne sommes pas un Sujet transcendant, tranhistorique, qui s’assoit pour juger le cours de l’histoire. Nous ne sommes pas omniscients. Nous sommes des individus dont la subjectivité est une élément de l’argile formant la société dans laquelle nous vivons, nous sommes des mouches prises dans la toile d’araignée. »

HOLLOWAY, John. Changer le monde sans prendre le pouvoir. Paris : Éditions Syllepse, 2007. Montréal: Lux Éditions, 2007 p. 199. 

Le caractère fortuit de la réalité

« L’efficacité de ce genre de propagande met en lumière l’une des principales caractéristiques des masses modernes. Elles ne croient à rien de visible, à la réalité de leur propre expérience; elles ne font confiance ni à leurs yeux ni à leurs oreilles, mais à leur seul imagination, qui se laisse séduire par tout ce qui est à la fois universel et cohérent en soi. Les masses se laissent convaincre non par les faits, même inventés, mais seulement par la cohérence du système dont ils sont censés faire partie. La répétition – dont on surestime quelque peu l’importance parce qu’on croit les masses peu capables de comprendre et de se souvenir – n’est importante que parce qu’elle les convainc d’une cohérence dans le temps.

Ce que les masses refusent de reconnaître, c’est le caractère fortuit dans lequel baigne la réalité. Elles sont prédisposées à toutes les idéologies parce que celles-ci expliquent les faits comme étant de simples exemples de lois et éliminent les coïncidences en inventant un pouvoir suprême et universel qui est censé être à l’origine de tous les accidents. La propagande totalitaire fleurit dans cette fuite de la réalité vers la fiction, de la coïncidence vers la cohérence. »

ARENDT, Hannah. Les origines du totalitarisme, Eichmann à Jérusalem. Paris : Quarto Gallimard, 2002, p. 670-671.