La protection des héritiers les moins capables

« … aucune force inéluctable ne s’oppose au retour d’une concentration patrimoniale extrême, aussi forte qu’à la Belle Époque, en particulier en cas d’un abaissement renforcé de la croissance et d’une hausse importante du rendement net du capital, qui pourrait découler par exemple d’une concurrence fiscale exacerbée. Si une telle évolution devait avoir lieu, alors il me semble que cela pourrait provoquer des chocs politiques considérables. Nos sociétés démocratiques s’appuient en effet sur une vision méritocratique du monde, ou tout du moins sur un espoir méritocratique, c’est-à-dire une croyance en une société où les inégalités seraient davantage fondées sur le mérite et le travail que sur la filiation et la rente. Cette croyance et cet espoir jouent un rôle tout à fait central dans la société moderne. Pour une raison simple. en démocratie, l’égalité proclamée des droits du citoyen contraste singulièrement avec l’inégalité bien réelle des conditions de vie, et pour sortir de cette contradiction il est vital de faire en sorte que les inégalités sociales découlent de principes rationnels et universels, et non de contingences arbitraires. Les inégalités se doivent donc d’être justes et utiles à tous […], au moins dans l’ordre du discours, et autant que possible dans la réalité. 

Il est d’ailleurs significatif que les mots même de « rente » et de « rentier » soient devenus des mots à connotation fortement péjorative au cours du XXe siècle. Dans le cadre de ce livre, nous utilisons ces mots dans leur sens descriptif originel, c’est-à-dire pour désigner les rentes annuelles produites par un capital, et les personnes qui en vivent. Pour nous, les rentes produites par un capital ne sont rien d’autres que les revenus rapportés par ce capital, qu’il s’agisse de loyers, d’intérêts, de dividendes, de profits, de royalties, ou de tout autre forme juridique, pourvu que ces revenus rémunèrent le simple fait de posséder ce capital, indépendamment de tout travail.

[…]

Il est particulièrement intéressant de noter que le mot « rente » est souvent utilisé de nos jours dans un tout autre sens, à savoir pour désigner une imperfection du marché (la « rente du monopole »), ou plus généralement tout revenu indu ou injustifié, quelle que soit sa nature. Par moments, on a presque l’impression que la rente est devenue un synonyme du mal économique par excellence. La rente est l’ennemie de la rationalité moderne, et elle doit être traquée par tous les moyens, et notamment par celui-ci: une concurrence toujours plus parfaite.

[…]

Le problème posé par cet usage du mot « rente » est très simple: le fait que le capital produise des revenus, que suivant l’usage originel nous appelons dans ce livre « rente annuelle produite par le capital », n’a strictement rien à voir avec un problème de concurrence imparfaite ou de situations de monopole. À partir du moment où le capital joue un rôle utile dans le processus de production, il est naturel qu’il ait un rendement. Et à partir du moment où la croissance est faible, il est presque inévitable que ce rendement du capital soit nettement supérieur au taux de croissance, ce qui donne mécaniquement une importance démesurée aux inégalités patrimoniales venues du passé. Cette contradiction logique ne sera pas résolue par une dose de concurrence supplémentaire. La rente n’est pas une imperfection de marché: elle est au contraire la conséquence d’un marché du capital « pur et parfait », au sens des économistes, c’est-à-dire un marché du capital offrant à chaque détenteurs de capital – et en particulier au moins capable des héritiers – le rendement le plus élevé et le mieux diversifié que l’on puisse trouver dans l’économie nationale ou même mondiale. Il y a certes quelque chose d’étonnant dans cette notion de rente produite par un capital, et que le détenteur peut obtenir sans travailler. Il y a quelque chose de que heurte le sens commun, et qui de fait a perturbé bien des civilisations, qui ont tenté d’y apporter diverses réponses, pas toujours heureuses, allant de l’interdiction de l’usure jusqu’au communisme de type soviétique […]. Il n’en reste pas moins que la rente est une réalité dans une économie de marché et de propriété privée du capital. Le fait que le capital terrien soit devenu immobilier, industriel et financier n’a rien changé à cette réalité profonde. On s’imagine parfois que la logique du développement économique serait de rendre de moins en moins opérante la distinction entre travail et capital. En réalité, c’est exactement l’inverse: la sophistication croissante du marché du capital et de l’intermédiation financière vise a séparer de façon toujours plus forte l’identité du possédant et de celle du gestionnaire, et donc le revenu pur du capital et celui du travail. La rationalité économique et technologique n’a parfois rien à voir avec la rationalité démocratique? Les Lumières ont engendré la première, et sans doute s’est-on trop souvent imaginé que la seconde découlerait naturellement, comme par enchantement. Or la démocratie réelle et la justice sociale exigent des institutions spécifiques, qui ne sont pas simplement celle du marché, et qui ne peuvent pas non plus se réduire aux institutions parlementaires et démocratiques formelles. »

PIKETTY, Thomas. Le capital au XXIe siècle. Paris : Éditions du Seuil, 2013, p. 671-675.

Le sujet critique – révolutionnaire

« Qui sommes-nous, nous qui critiquons?

Au cours du débat, nous sommes passée d’une première description d’un nous disparate composé de l’auteur et des lecteurs de ce livre à un nous sujet critique. Mais alors, qui-sommes nous, nous, le sujet critique?

Nous ne sommes pas Dieu. Nous ne sommes pas un Sujet transcendant, tranhistorique, qui s’assoit pour juger le cours de l’histoire. Nous ne sommes pas omniscients. Nous sommes des individus dont la subjectivité est une élément de l’argile formant la société dans laquelle nous vivons, nous sommes des mouches prises dans la toile d’araignée. »

HOLLOWAY, John. Changer le monde sans prendre le pouvoir. Paris : Éditions Syllepse, 2007. Montréal: Lux Éditions, 2007 p. 199. 

Quand l’égalité devient un fait banal

« L’égalité de condition, à coup sûr un impératif fondamental de justice, est aussi l’une des plus grandes et des plus hasardeuses entreprises de l’humanité moderne. Plus les conditions sont égales, moins il est facile d’expliquer les différences réelles entre les individus et moins, en fait, les individus et les groupes sont égaux entre eux. Cette conséquence troublante apparut pleinement quand l’égalité cessa d’être perçue comme par le passé, l’égalité devant un Dieu omnipotent ou l’égalité devant un destin commun tel que la mort. Chaque fois que l’égalité devient un fait banal, sans possibilité de mesure ou d’explication, il y a très peu de chances pour qu’on la reconnaisse simplement comme le principe de fonctionnement d’une organisation politique dans laquelle des personnes, par ailleurs inégales entre elles, jouissent de droits égaux. Il y a au contraire toutes chances pour qu’on y voie, à tort, une qualité innée de chaque individu, que l’on appelle « normal » s’il est comme tout le monde, et « anormal » s’il est différent. Cette perversion du concept d’égalité, transféré du plan politique plan social, est d’autant plus dangereuse si une société ne laisse que peu de place à des groupes particuliers et à des individus, car alors leurs différences deviennent encore plus frappantes. »

ARENDT, Hannah. Les origines du totalitarisme, Eichmann à Jérusalem. Paris : Quarto Gallimard, 2002, p. 283. 

Aller de soi aux autres

« … faudrait-il vraiment croire que l’importance donnée à la vie privée s’oppose à la l’action collective ? On peut fort bien soutenir, tout au contraire, que la vie privée et, plus généralement, toute sphère culturelle entre aujourd’hui dans le champ politique, tout comme l’économie à l’époque industrielle. »

TOURAINE, Alain. Le retour de l’acteur. Paris : Fayard, 1984, p. 44. (Mouvement 3)

«Le passage à la société post-industrielle s’effectue quand l’investissement produit des biens symboliques, qui modifient les valeurs, les besoins, les représentations, plus encore que des biens matériels ou même des « services ». La société industrielle avait transformé les moyens de production ; la société post-industrielle modifie les fins de la production, c’est-à-dire la culture. » 

TOURAINE, Alain. Le retour de l’acteur. Paris : Fayard, 1984, p. 223. (Mouvement 3)

« Le point décisif est que dans une société post-industrielle, l’ensemble du système économique est l’objet d’une intervention de la société sur elle-même. C’est pourquoi on peut l’appeler société programmée, parce que ce mot indique bien la capacité de créer des modèles de gestion de la production, de l’organisation, de la distribution et de la consommation, de sorte qu’une telle société apparaît à tous ses niveaux de fonctionnement comme étant non pas le produit de lois naturelles ou de spécificités culturelles, mais d’une action exercée par la société par elle-même, de systèmes d’action sociale. »

TOURAINE, Alain. Le retour de l’acteur. Paris : Fayard, 1984, p. 224. (Mouvement 3)

« … puisque l’idée de gestion a remplacé celle de l’organisation, il est naturel que le thème de l’autogestion remplace celui du socialisme, c’est-à-dire du contrôle ouvrier de l’organisation du travail. Mais cette action défensive et cette action contre-offensive doivent se lier en un lieu central. Dans les sociétés marchandes, ce lieu central de la protestation s’est appelé la liberté, puisqu’il s’agissait à la fois de se défendre contre le pouvoir légal et politique des marchands et de lui opposer un ordre défini aussi en terme de droit. A l’époque industrielle, ce lieu central s’est appelé la justice, puisqu’il s’agissait de redonner aux travailleurs les fruits de leur travail et de l’industrialisation. Dans la société programmée, le lieu central de la protestation et de la revendication est le bonheur, c’est-à-dire une image d’ensemble de l’organisation de la vie sociale, à partir des besoins exprimés par les individus et les groupes les plus divers. Il est clair dés lors que le champ des luttes sociales n’est plus aussi nettement défini dans la société programmée qu’il l’était dans celles qui l’ont précédé. Dans les sociétés agraires, c’est évidement toujours de la terre qu’il s’agit ; dans les sociétés marchandes, c’est le citoyen, l’habitant, qui se met en action; dans la société industrielle, c’est le travailleur. Dans la société programmée, c’est l’acteur social dans n’importe lequel de ses rôles, on pourrait presque dire que c’est l’homme comme être vivant. C’est pourquoi aussi la revendication est menée au nom d’un tout, qu’il s’agisse de l’individu pris dans sa corporalité comme dans ses projets, ou de la communauté. Mais ce qui semble donner aux conflits sociaux dans la société programmée une extension et une force exceptionnelle est aussi ce qui fait sa faiblesse, car la généralisation des conflits les prives aussi d’un lieu central concret. Le feu peut prendre partout, mais la société semble moins menacée qu’avant par un grand incendie. C’est peut-être pourquoi le devenir des conflits et des mouvements sociaux est très dépendant, dans cette société de l’intervention des partis politiques ou de la crise de l’État. »

TOURAINE, Alain. Le retour de l’acteur. Paris : Fayard, 1984, p. 240. (Mouvement 3)

« C’est dans ces situations d’écartèlement entre le passé et l’avenir que les mouvements sociaux se définissent le mieux, comme rappel à un sujet défini par sa créativité plus que par ses créations, par ses convictions plus que par les résultats qu’il obtient. Tous les grands mouvements sociaux, dans leur période de formation, ont tiré leur capacité de résistance et leurs espoirs des exigences morales qui poussaient leurs militants à refuser d’un côté une injustice subie et de l’autre les compromissions dans lesquelles les sages donneurs de conseil cherchaient à les entraîner. Derrière ce retour au privé, dont on nous rappelle chaque jour la force irrésistible, ne faut-il pas voir aussi le détachement des idéologies et des formes d’action anciennes, en même temps que le malaise ressenti dans une société sans enjeu, sans acteur et sans perspective ? » 

TOURAINE, Alain. Le retour de l’acteur. Paris : Fayard, 1984, p. 293. (Mouvement 3)