Vers un capitalisme éthique?

« Par opposition à toutes les autres formes de domination, celle du capital économique ne peut faire l’objet d’une réglementation éthique, en raison de son caractère « impersonnel ». D’un point de vue extérieur, elle se présente le plus souvent sous une forme « indirecte » qui empêche toute action sur le « prince » proprement dit et ne permet pas, par suite, de faire valoir auprès de lui des exigences éthiques. On peut tenter de soumettre à certaines normes, fondées sur des postulats éthiques, les relations qui lient le maître de maison au domestique, le maître au disciple, le seigneur foncier au paysan dépendant ou au gérant, le maître à l’esclave, le prince patriarcal aux sujets, parce qu’il s’agit là de relations personnelles et que les services qui découlent de ces relations et en font partie intégrante. En effet, dans une très large mesure, les intérêts qui sont en jeu sont des intérêts personnels, qui possèdent une plasticité: la volonté et l’action purement personnelles peuvent infléchir de manière décisive la relation et la situation de ceux qui y prennent part. En revanche, il est très difficile d’agir sur les relations entre le directeur d’une société par actions, tenu de veiller sur les intérêts des actionnaires qui en sont les véritables « maîtres », et les ouvrier de son usine, et il est tout simplement impossible d’influencer les relations entre directeur de la banque qui finance la société et les ouvriers ou encore entre le propriétaire d’une lettre de change et celui d’un bien prêté par la banque concernée. La situation « concurrentielle », le marché (marché du travail, marché financier, marché des biens) et des considérations « objectives », ni éthiques ni anti-éthiques, mais tout simplement an-éthiques, étrangères à toute éthique, déterminent les comportements sur des points décisifs et interposent entre les personnes concernées des instances impersonnelles. L’ « esclavage sans maître » dans lequel le capitalisme enferme l’ouvrier ou le détenteur d’une lettre de change ne peut être critiqué d’un point de vue éthique q’en tant qu’institution; fondamentalement, ce n’est pas l’attitude personnelle des individus concernés, aussi bien du côté des dominants que du côté des dominés, qui peut être condamnée, étant donné que, sous peine de provoquer un fiasco économique inutile à tous égards, elle est prescrite par des situations objectives et présente (c’est là le point décisif) le caractère d’une action placée au « service » d’une finalité objective impersonnelle. »

WEBER, Max. La domination. Paris : La Découverte, Politique & sociétés, 2013, p. 377-378. 

La protection des héritiers les moins capables

« … aucune force inéluctable ne s’oppose au retour d’une concentration patrimoniale extrême, aussi forte qu’à la Belle Époque, en particulier en cas d’un abaissement renforcé de la croissance et d’une hausse importante du rendement net du capital, qui pourrait découler par exemple d’une concurrence fiscale exacerbée. Si une telle évolution devait avoir lieu, alors il me semble que cela pourrait provoquer des chocs politiques considérables. Nos sociétés démocratiques s’appuient en effet sur une vision méritocratique du monde, ou tout du moins sur un espoir méritocratique, c’est-à-dire une croyance en une société où les inégalités seraient davantage fondées sur le mérite et le travail que sur la filiation et la rente. Cette croyance et cet espoir jouent un rôle tout à fait central dans la société moderne. Pour une raison simple. en démocratie, l’égalité proclamée des droits du citoyen contraste singulièrement avec l’inégalité bien réelle des conditions de vie, et pour sortir de cette contradiction il est vital de faire en sorte que les inégalités sociales découlent de principes rationnels et universels, et non de contingences arbitraires. Les inégalités se doivent donc d’être justes et utiles à tous […], au moins dans l’ordre du discours, et autant que possible dans la réalité. 

Il est d’ailleurs significatif que les mots même de « rente » et de « rentier » soient devenus des mots à connotation fortement péjorative au cours du XXe siècle. Dans le cadre de ce livre, nous utilisons ces mots dans leur sens descriptif originel, c’est-à-dire pour désigner les rentes annuelles produites par un capital, et les personnes qui en vivent. Pour nous, les rentes produites par un capital ne sont rien d’autres que les revenus rapportés par ce capital, qu’il s’agisse de loyers, d’intérêts, de dividendes, de profits, de royalties, ou de tout autre forme juridique, pourvu que ces revenus rémunèrent le simple fait de posséder ce capital, indépendamment de tout travail.

[…]

Il est particulièrement intéressant de noter que le mot « rente » est souvent utilisé de nos jours dans un tout autre sens, à savoir pour désigner une imperfection du marché (la « rente du monopole »), ou plus généralement tout revenu indu ou injustifié, quelle que soit sa nature. Par moments, on a presque l’impression que la rente est devenue un synonyme du mal économique par excellence. La rente est l’ennemie de la rationalité moderne, et elle doit être traquée par tous les moyens, et notamment par celui-ci: une concurrence toujours plus parfaite.

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Le problème posé par cet usage du mot « rente » est très simple: le fait que le capital produise des revenus, que suivant l’usage originel nous appelons dans ce livre « rente annuelle produite par le capital », n’a strictement rien à voir avec un problème de concurrence imparfaite ou de situations de monopole. À partir du moment où le capital joue un rôle utile dans le processus de production, il est naturel qu’il ait un rendement. Et à partir du moment où la croissance est faible, il est presque inévitable que ce rendement du capital soit nettement supérieur au taux de croissance, ce qui donne mécaniquement une importance démesurée aux inégalités patrimoniales venues du passé. Cette contradiction logique ne sera pas résolue par une dose de concurrence supplémentaire. La rente n’est pas une imperfection de marché: elle est au contraire la conséquence d’un marché du capital « pur et parfait », au sens des économistes, c’est-à-dire un marché du capital offrant à chaque détenteurs de capital – et en particulier au moins capable des héritiers – le rendement le plus élevé et le mieux diversifié que l’on puisse trouver dans l’économie nationale ou même mondiale. Il y a certes quelque chose d’étonnant dans cette notion de rente produite par un capital, et que le détenteur peut obtenir sans travailler. Il y a quelque chose de que heurte le sens commun, et qui de fait a perturbé bien des civilisations, qui ont tenté d’y apporter diverses réponses, pas toujours heureuses, allant de l’interdiction de l’usure jusqu’au communisme de type soviétique […]. Il n’en reste pas moins que la rente est une réalité dans une économie de marché et de propriété privée du capital. Le fait que le capital terrien soit devenu immobilier, industriel et financier n’a rien changé à cette réalité profonde. On s’imagine parfois que la logique du développement économique serait de rendre de moins en moins opérante la distinction entre travail et capital. En réalité, c’est exactement l’inverse: la sophistication croissante du marché du capital et de l’intermédiation financière vise a séparer de façon toujours plus forte l’identité du possédant et de celle du gestionnaire, et donc le revenu pur du capital et celui du travail. La rationalité économique et technologique n’a parfois rien à voir avec la rationalité démocratique? Les Lumières ont engendré la première, et sans doute s’est-on trop souvent imaginé que la seconde découlerait naturellement, comme par enchantement. Or la démocratie réelle et la justice sociale exigent des institutions spécifiques, qui ne sont pas simplement celle du marché, et qui ne peuvent pas non plus se réduire aux institutions parlementaires et démocratiques formelles. »

PIKETTY, Thomas. Le capital au XXIe siècle. Paris : Éditions du Seuil, 2013, p. 671-675.

Le paradoxe du salarié

« Propriétaires d’esclaves et propriétaires terriens ont même intérêt personnel à maintenir leurs esclaves ou paysans corvéables en bon état de produire : leur droit sur eux devient, dans leur propre intérêt, un devoir – ce qui n’est pas le cas du capitaliste par rapport au salarié, ou bien, si ce l’est malgré tout, cela n’est pas toujours perçu. Il faut ainsi dire que la libération du travailleur soit également payée par la libération du patron, c’est-à-dire la suppression de l’assistance dont jouissait le travailleur non libre. La dureté ou l’insécurité de sa situation momentanée est donc précisément une preuve de ce processus de libération qui commence par la suppression de la dépendance individuelle. »

SIMMEL, Georg. Philosophie de l’argent. Paris : PUF, 1987, p. 369