Et vous, comment construisez vous la réalité?

« Connaître, c’est construire, avant d’observer, une grille d’interprétation qui permet, ensuite, de rendre significatives des expérimentations conduites sous le contrôle de l’hypothèse, selon que la mise en scène du dispositif de l’épreuve qui la teste et qui est suggérée par elle, la retient ou l’infirme. Croire que la réalité existe en soi comme les différentes disciplines la représentent (et comme si un démiurge divin l’avait conçue à partir de nos catégories langagières, taxinomiques ou logiques), est l’erreur d’un objectivisme ignorant l’initiative du « sujet » qui, à chaque époque et dans la configuration des savoirs qui lui est proposé, interprète cette réalité avec des outils conceptuels dont la panoplie désigne, à la fois, ses efforts, ses progrès et ses lacunes. Et si la réalité n’est jamais conçue que par défaut, comma la masse des objections potentielles à nos représentations limitées, la construction de cette réalité ne peut être que perpétuellement inachevée: elle est un chantier permanent, elle est une histoire travaillée par le dynamisme disrupteur d’une « tension essentielle » entre la tradition et l’innovation.  »

CHARRIER, Jean-Paul. Scientisme et Occident. Paris : Éditions Connaissances et Savoirs, 2005, p. 137. 

Les nombreux saints de l’anticulte

« De toute évidence, il ne saurait être question de retourner en arrière, ni de se détourner de ce qui a été accompli par la révolution du monde moderne; car ce dont il s’agit, c’est de le doter d’une signification spirituelle – ou mieux et en d’autres termes, de faire en sorte qu’il soit possible, pour les hommes et les femmes, d’atteindre à la pleine maturité humaine dans les conditions de la vie contemporaine. Ces dernières, en effet, ont rendu les anciennes formules inefficaces, trompeuses, voire pernicieuses. Le groupe, aujourd’hui, c’est toute la planète, et non plus la nation limitée; c’est pourquoi les agressions extérieures qui servaient autrefois à cimenter le groupe intérieurement ne peuvent maintenant que le diviser en factions. L’idée de nation, avec son drapeau en guise de totem, sert aujourd’hui à grandir le moi de l’enfance, et non plus à dissoudre une situation infantile. Ses parodies de rites sur les terrains de parade servent les fins de « Tiens-bon », le dragon tyran, et non celles du Dieu en qui l’égoïsme est annihilé. Et les saints nombreux de cet anticulte – notamment les patriotes dont on trouve partout les photographies drapées de leurs drapeaux, servant d’icônes officielles – sont précisément les gardiens du seuil (notre démon « Pelage de glu ») que le héros aura pour tâche première de dépasser.

Les grandes religions du monde, telles qu’elles sont comprises aujourd’hui, ne peuvent pas non plus apporter de solution. Car elles se sont laissées entraîner à servir des causes partisanes qui les utilisent comme instruments de propagande et d’autosatisfaction faction. (Le bouddhisme, lui aussi, en réponse aux leçons de l’Occident, a souffert de cette dégradation. Le triomphe universel de l’État séculier a relégué toutes les organisations religieuses dans un rôle tellement secondaire, et en fin de compte si inefficace, que les cérémonies religieuses aujourd’hui ne sont plus guère qu’un exercice de cagots le dimanche matin, la morale commerciale et le patriotisme faisant l’affaire pour les autres jours de la semaine. Ce n’est pas de ce simulacre que le monde existant a besoin; mais plutôt d’une transmutation de tout l’ordre social, afin que par chaque détail, chaque acte de la vie séculière, l’image vivifiante de l’universelle dieu-homme, immanent et agissant en chacun d’entre nous, soit éveillée à la conscience.  »

CAMPBELL, Joseph. Le héros aux mille et un visages. Paris : Éditions J’ai lu, 2017, p. 516-517. 

Vers un capitalisme éthique?

« Par opposition à toutes les autres formes de domination, celle du capital économique ne peut faire l’objet d’une réglementation éthique, en raison de son caractère « impersonnel ». D’un point de vue extérieur, elle se présente le plus souvent sous une forme « indirecte » qui empêche toute action sur le « prince » proprement dit et ne permet pas, par suite, de faire valoir auprès de lui des exigences éthiques. On peut tenter de soumettre à certaines normes, fondées sur des postulats éthiques, les relations qui lient le maître de maison au domestique, le maître au disciple, le seigneur foncier au paysan dépendant ou au gérant, le maître à l’esclave, le prince patriarcal aux sujets, parce qu’il s’agit là de relations personnelles et que les services qui découlent de ces relations et en font partie intégrante. En effet, dans une très large mesure, les intérêts qui sont en jeu sont des intérêts personnels, qui possèdent une plasticité: la volonté et l’action purement personnelles peuvent infléchir de manière décisive la relation et la situation de ceux qui y prennent part. En revanche, il est très difficile d’agir sur les relations entre le directeur d’une société par actions, tenu de veiller sur les intérêts des actionnaires qui en sont les véritables « maîtres », et les ouvrier de son usine, et il est tout simplement impossible d’influencer les relations entre directeur de la banque qui finance la société et les ouvriers ou encore entre le propriétaire d’une lettre de change et celui d’un bien prêté par la banque concernée. La situation « concurrentielle », le marché (marché du travail, marché financier, marché des biens) et des considérations « objectives », ni éthiques ni anti-éthiques, mais tout simplement an-éthiques, étrangères à toute éthique, déterminent les comportements sur des points décisifs et interposent entre les personnes concernées des instances impersonnelles. L’ « esclavage sans maître » dans lequel le capitalisme enferme l’ouvrier ou le détenteur d’une lettre de change ne peut être critiqué d’un point de vue éthique q’en tant qu’institution; fondamentalement, ce n’est pas l’attitude personnelle des individus concernés, aussi bien du côté des dominants que du côté des dominés, qui peut être condamnée, étant donné que, sous peine de provoquer un fiasco économique inutile à tous égards, elle est prescrite par des situations objectives et présente (c’est là le point décisif) le caractère d’une action placée au « service » d’une finalité objective impersonnelle. »

WEBER, Max. La domination. Paris : La Découverte, Politique & sociétés, 2013, p. 377-378.