L’espace de ma subjectivité

« L’espace n’est rien d’autre que simplement la forme de tous les phénomènes des sens externes, c’est-à-dire la condition subjective de la sensibilité sous laquelle seulement, pour nous, une intuition externe est possible. »

KANT, Emmanuel. Critique de la raison pure. Paris : GF-Flammarion, 2006 (3e édition corrigée), p. 123.

J’appartiens irréductiblement à mon époque

« Cet ouvrage est une étude clinique. Ceux qui s’y reconnaîtront auront, je crois, avancé d’un pas. Je veux vraiment amener mon frère, noir ou blanc, à secouer plus énergiquement la lamentable livrée édifiée par des siècles d’incompréhension.

L’architecture du présent travail se situe dans la temporalité. Tout problème humain demande à être considéré à partir du temps. L’idéal étant que toujours le présent serve à construire l’avenir.

Et cet avenir n’est pas celui du cosmos, mais bien celui de mon siècle, de mon pays, de mon existence. En aucune façon je ne dois me proposer de préparer le monde qui me suivra. J’appartiens irréductiblement à mon époque. 

Et c’est pour elle que je dois vivre. L’avenir doit être une construction soutenue de l’homme existant. Cette édification se rattache au présent, dans la mesure où je pose ce dernier comme chose à dépasser. »

FANON, Frantz. Peau noire, masques blancs. Paris : Éditions du Seuil, 1952, p. 12-13.

La culture comme intérêt au désintéressement?

« La culture est un enjeu qui, comme tous les enjeux sociaux, suppose et impose à la fois qu’on entre dans le jeu et qu’on se prenne au jeu; et l’intérêt pour la culture, sans lequel il n’est pas de course, de concours, de concurrence, est produit par la course et la concurrence même qu’il produit. Fétiche entre les fétiches, la valeur de la culture s’engendre dans l’investissement originaire qu’implique le fait même d’entrer dans le jeu, dans la croyance collective en la valeur du jeu qui fait le jeu et que refait sans cesse la concurrence pour les enjeux. L’opposition entre l’ « authentique » et le « simili », la « vraie » culture et la « vulgarisation », qui fonde le jeu en fondant la croyance dans la valeur absolue de l’enjeu, cache une collusion non moins indispensable à la production et à la reproduction de l’illusio, reconnaissance fondamentale du jeu et des enjeux culturels: la distinction et la prétention, la haute culture et la culture moyenne – comme ailleurs la haute couture et la couture, la haute coiffure et la coiffure, et ainsi de suite – n’existe que l’une par l’autre et c’est leur relation ou mieux, la collaboration objective de leurs appareils de production et de leurs clients respectifs qui produit la valeur de la culture et le besoin de se l’approprier. C’est dans ces luttes entre adversaires objectivement complices que s’engendre la valeur de la culture ou, ce qui revient au même, la croyance dans la valeur de la culture, l’intérêt pour la culture, l’intérêt de la culture – qui ne vont pas de soi, bien que ce soit un des effets du jeu que de faire croire à l’innéité du désir et du plaisir de jouer. La barbarie, c’est de demander à quoi sert la culture; d’admettre l’hypothèse que la culture puisse être dépourvue d’intérêt intrinsèque, et que l’intérêt pour la culture ne soit pas une propriété de nature, d’ailleurs inégalement distribuée, comme pour séparer des prédestinés, mais un simple artefact social, une forme particulière et particulièrement approuvée de fétichisme; c’est de poser la question de l’intérêt des activités que l’on dit désintéressées parce qu’elles n’offrent aucun intérêt intrinsèque (aucun plaisir sensible par exemple) et d’introduire ainsi la question de l’intérêt du désintéressement. »

BOURDIEU, Pierre. La distinction. Critique sociale du jugement. Paris : Éditions de Minuit, 1979, p. 279-280.