Le petit rouage

« Le nationalisme tribal est précisément la perversion d’une religion qui a fait choisir à Dieu une certaine nation, la nation appartenant à tel peuple; c’est uniquement parce que ce mythe ancien, lié au seul peuple qui eût survécu à l’Antiquité, avait planté des racines profondes dans la civilisation occidentale que le leader moderne de la populace put, de manière assez plausible, trouver l’impudence de traîner Dieu dans les petits conflits mesquins entre peuples et demander Son consentement à une élection que le leader avait d’ores et déjà manipulée à son gré. La haine des racistes à l’égard des Juifs venait d’une appréhension superstitieuse, de la crainte qu’après tout, c’était peut-être les Juifs et non eux-mêmes que Dieu avait choisis, eux à qui le succès était garanti par la divine providence. Il y avait un élément de ressentiment débile contre un peuple qui, craignait-on, avait reçu la garantie, rationnellement incompréhensible, qu’il apparaîtrait un jour, contre toute apparence, comme le vainqueur final dans l’histoire du monde.

En effet, dans la mentalité de la populace, le concept juif d’une mission divine, celle d’instaurer le règne de Dieu sur terre, ne pouvait se traduire que dans les termes vulgaires de succès ou d’échec. La peur et la haine se nourrissaient et tiraient une certaine rationalité du fait que le christianisme, religion d’origine juive, avait d’ores et déjà conquis l’humanité occidentale. Guidés par leur propre superstition ridicule, les leaders des mouvement annexionnistes finirent par trouver dans le mécanisme de la piété juive le petit rouage caché qui en permettait le renversement complet et la perversion, si bien que l’élection divine cessait d’être le mythe d’une suprême réalisation de l’idéal d’humanité commune pour devenir celui de sa destruction finale. »

ARENDT, Hannah. Les origines du totalitarisme, Eichmann à Jérusalem. Paris : Quarto Gallimard, 2002, p. 528. 

Quand l’égalité devient un fait banal

« L’égalité de condition, à coup sûr un impératif fondamental de justice, est aussi l’une des plus grandes et des plus hasardeuses entreprises de l’humanité moderne. Plus les conditions sont égales, moins il est facile d’expliquer les différences réelles entre les individus et moins, en fait, les individus et les groupes sont égaux entre eux. Cette conséquence troublante apparut pleinement quand l’égalité cessa d’être perçue comme par le passé, l’égalité devant un Dieu omnipotent ou l’égalité devant un destin commun tel que la mort. Chaque fois que l’égalité devient un fait banal, sans possibilité de mesure ou d’explication, il y a très peu de chances pour qu’on la reconnaisse simplement comme le principe de fonctionnement d’une organisation politique dans laquelle des personnes, par ailleurs inégales entre elles, jouissent de droits égaux. Il y a au contraire toutes chances pour qu’on y voie, à tort, une qualité innée de chaque individu, que l’on appelle « normal » s’il est comme tout le monde, et « anormal » s’il est différent. Cette perversion du concept d’égalité, transféré du plan politique plan social, est d’autant plus dangereuse si une société ne laisse que peu de place à des groupes particuliers et à des individus, car alors leurs différences deviennent encore plus frappantes. »

ARENDT, Hannah. Les origines du totalitarisme, Eichmann à Jérusalem. Paris : Quarto Gallimard, 2002, p. 283. 

Révolutionnaires … et anti-révolutionnaires

« Qui annonce la justice pour demain emploie les moyens les plus cruels. Qui refuse de verser le sang se résigne facilement à l’inégalité des conditions. Le révolutionnaire devient bourreau, le conservateur glisse au cynisme. »

ARON, Raymond. L’opium des intellectuels. Paris : Arthème Fayard, 2010, p. 310-311. (Pluriel)

« Pas plus que le concept de gauche, le concept de  révolution ne tombera en désuétude. Il exprime, lui aussi, une nostalgie, qui durera aussi longtemps que les sociétés seront imparfaites et les hommes avides de les réformer.

Non que le désir d’amélioration sociale aboutisse toujours ou logiquement à la volonté de révolution. Il faut aussi une certaine mesure d’optimisme et d’impatience. On connaît des révolutionnaires par haine du monde, par désir de la catastrophe; plus souvent, les révolutionnaires pèchent par optimisme. Tous les régimes connus sont condamnables si on les rapporte à un idéal abstrait égalité ou de liberté. Seule la Révolution, parce qu’elle est une aventure, ou un régime révolutionnaire, parce qu’il consent l’usage permanent de la violence, semble capable de rejoindre le but sublime. Le mythe de la révolution sert de refuge à la pensée utopique, il devient l’intercesseur mystérieux, imprévisible, entre le réel et l’idéal. »

ARON, Raymond. L’opium des intellectuels. Paris : Arthème Fayard, 2010, p. 76. (Pluriel)

« On a tort d’attendre le salut de la catastrophe triomphale, tort de désespérer de la victoire dans les luttes pacifiques. La violence permet de brûler les étapes, elle libère les énergies, elle favorise la montée des talents, mais elle renverse les traditions qui restreignent l’autorité de l’État, elle répand le goût, l’habitude des solutions de force. Il faut du temps pour guérir les maux légués par une révolution, même quand celle-ci a guéri les maux du régime aboli. Quand le pouvoir légitime s’est effondré, un groupe d’hommes, parfois un homme seul, prend en charge le destin commun, pour que, disent les fidèles, la Révolution ne meure pas. En fait, dans la lutte de tous contre tous, un chef doit l’emporter pour rétablir le premier des biens, la sécurité. Pourquoi un événement qui, semblable à la guerre, élimine le dialogue, ouvre toutes les possibilités parce qu’il nie toutes les normes, porterait-il l’espérance de l’humanité? »

ARON, Raymond. L’opium des intellectuels. Paris : Arthème Fayard, 2010, p. 109. (Pluriel)

La gauche selon Raymond Aron

« Quel que soit le régime, traditionnel, bourgeois ou socialiste, ni la liberté de l’esprit ni la solidarité humaine ne sont jamais assurées. La seule gauche, toujours fidèle à elle-même, est celle qui invoque non la liberté ou l’égalité, mais la fraternité, c’est-à-dire l’amour. »

ARON, Raymond. L’opium des intellectuels. Paris : Arthème Fayard, 2010, p. 36. (Pluriel)

L’espace de ma subjectivité

« L’espace n’est rien d’autre que simplement la forme de tous les phénomènes des sens externes, c’est-à-dire la condition subjective de la sensibilité sous laquelle seulement, pour nous, une intuition externe est possible. »

KANT, Emmanuel. Critique de la raison pure. Paris : GF-Flammarion, 2006 (3e édition corrigée), p. 123.