Les nombreux saints de l’anticulte

« De toute évidence, il ne saurait être question de retourner en arrière, ni de se détourner de ce qui a été accompli par la révolution du monde moderne; car ce dont il s’agit, c’est de le doter d’une signification spirituelle – ou mieux et en d’autres termes, de faire en sorte qu’il soit possible, pour les hommes et les femmes, d’atteindre à la pleine maturité humaine dans les conditions de la vie contemporaine. Ces dernières, en effet, ont rendu les anciennes formules inefficaces, trompeuses, voire pernicieuses. Le groupe, aujourd’hui, c’est toute la planète, et non plus la nation limitée; c’est pourquoi les agressions extérieures qui servaient autrefois à cimenter le groupe intérieurement ne peuvent maintenant que le diviser en factions. L’idée de nation, avec son drapeau en guise de totem, sert aujourd’hui à grandir le moi de l’enfance, et non plus à dissoudre une situation infantile. Ses parodies de rites sur les terrains de parade servent les fins de « Tiens-bon », le dragon tyran, et non celles du Dieu en qui l’égoïsme est annihilé. Et les saints nombreux de cet anticulte – notamment les patriotes dont on trouve partout les photographies drapées de leurs drapeaux, servant d’icônes officielles – sont précisément les gardiens du seuil (notre démon « Pelage de glu ») que le héros aura pour tâche première de dépasser.

Les grandes religions du monde, telles qu’elles sont comprises aujourd’hui, ne peuvent pas non plus apporter de solution. Car elles se sont laissées entraîner à servir des causes partisanes qui les utilisent comme instruments de propagande et d’autosatisfaction faction. (Le bouddhisme, lui aussi, en réponse aux leçons de l’Occident, a souffert de cette dégradation. Le triomphe universel de l’État séculier a relégué toutes les organisations religieuses dans un rôle tellement secondaire, et en fin de compte si inefficace, que les cérémonies religieuses aujourd’hui ne sont plus guère qu’un exercice de cagots le dimanche matin, la morale commerciale et le patriotisme faisant l’affaire pour les autres jours de la semaine. Ce n’est pas de ce simulacre que le monde existant a besoin; mais plutôt d’une transmutation de tout l’ordre social, afin que par chaque détail, chaque acte de la vie séculière, l’image vivifiante de l’universelle dieu-homme, immanent et agissant en chacun d’entre nous, soit éveillée à la conscience.  »

CAMPBELL, Joseph. Le héros aux mille et un visages. Paris : Éditions J’ai lu, 2017, p. 516-517. 

Le petit rouage

« Le nationalisme tribal est précisément la perversion d’une religion qui a fait choisir à Dieu une certaine nation, la nation appartenant à tel peuple; c’est uniquement parce que ce mythe ancien, lié au seul peuple qui eût survécu à l’Antiquité, avait planté des racines profondes dans la civilisation occidentale que le leader moderne de la populace put, de manière assez plausible, trouver l’impudence de traîner Dieu dans les petits conflits mesquins entre peuples et demander Son consentement à une élection que le leader avait d’ores et déjà manipulée à son gré. La haine des racistes à l’égard des Juifs venait d’une appréhension superstitieuse, de la crainte qu’après tout, c’était peut-être les Juifs et non eux-mêmes que Dieu avait choisis, eux à qui le succès était garanti par la divine providence. Il y avait un élément de ressentiment débile contre un peuple qui, craignait-on, avait reçu la garantie, rationnellement incompréhensible, qu’il apparaîtrait un jour, contre toute apparence, comme le vainqueur final dans l’histoire du monde.

En effet, dans la mentalité de la populace, le concept juif d’une mission divine, celle d’instaurer le règne de Dieu sur terre, ne pouvait se traduire que dans les termes vulgaires de succès ou d’échec. La peur et la haine se nourrissaient et tiraient une certaine rationalité du fait que le christianisme, religion d’origine juive, avait d’ores et déjà conquis l’humanité occidentale. Guidés par leur propre superstition ridicule, les leaders des mouvement annexionnistes finirent par trouver dans le mécanisme de la piété juive le petit rouage caché qui en permettait le renversement complet et la perversion, si bien que l’élection divine cessait d’être le mythe d’une suprême réalisation de l’idéal d’humanité commune pour devenir celui de sa destruction finale. »

ARENDT, Hannah. Les origines du totalitarisme, Eichmann à Jérusalem. Paris : Quarto Gallimard, 2002, p. 528. 

Quand l’égalité devient un fait banal

« L’égalité de condition, à coup sûr un impératif fondamental de justice, est aussi l’une des plus grandes et des plus hasardeuses entreprises de l’humanité moderne. Plus les conditions sont égales, moins il est facile d’expliquer les différences réelles entre les individus et moins, en fait, les individus et les groupes sont égaux entre eux. Cette conséquence troublante apparut pleinement quand l’égalité cessa d’être perçue comme par le passé, l’égalité devant un Dieu omnipotent ou l’égalité devant un destin commun tel que la mort. Chaque fois que l’égalité devient un fait banal, sans possibilité de mesure ou d’explication, il y a très peu de chances pour qu’on la reconnaisse simplement comme le principe de fonctionnement d’une organisation politique dans laquelle des personnes, par ailleurs inégales entre elles, jouissent de droits égaux. Il y a au contraire toutes chances pour qu’on y voie, à tort, une qualité innée de chaque individu, que l’on appelle « normal » s’il est comme tout le monde, et « anormal » s’il est différent. Cette perversion du concept d’égalité, transféré du plan politique plan social, est d’autant plus dangereuse si une société ne laisse que peu de place à des groupes particuliers et à des individus, car alors leurs différences deviennent encore plus frappantes. »

ARENDT, Hannah. Les origines du totalitarisme, Eichmann à Jérusalem. Paris : Quarto Gallimard, 2002, p. 283.