Naturalisme, guerre psychologique et médiations

« Le rayonnement universel du naturalisme a été, pour les modernes, la voix royale qui menait à la paix. Néanmoins, la pensée naturaliste a aussi été la base sur laquelle l’occident a pratiqué sa « guerre psychologique ». L’occident moderne admoneste le reste du monde: nous tous vivons selon les mêmes lois biologiques et physiques et avons la même constitution biologique, sociale et psychologique. Cela, vous ne l’avez pas compris parce que vous êtes prisonniers de vos paradigmes culturels – paradigmes que nous avons dépassés grâce à la science. Mais la science n’est pas notre propriété, elle appartient à toute l’humanité! Prenez part à cette expérience, et ensemble, nous ne serons qu’un. Le problème avec cette « diplomatie » n’est pas le plaidoyer lui-même. Les arguments sont justes, mais ils mettent la charrue avant les boeufs; ils commencent où ils devraient éventuellement finir. Il est possible – d’un point de vue occidental […] – que, dans un futur lointain, nous vivions dans un monde commun comme le suggère la pensée naturaliste. Mais se comporter comme si ce monde existait déjà, et qu’aucune négociation ne serait nécessaire pour le réaliser, est le plus sûr moyen de créer des conflits. […] les réalités auxquelles s’attachent les être humains dépendent d’une série de médiations. Elles sont composées d’éléments hétérogènes et construisent leur propre histoire. La signification de ces éléments et du nombre de médiations nécessaires à leur construction fonde la valeur de ces réalités (plus il y a des éditions, plus le réel est perceptible). Nos réalités correspondent à des interprétations très diverses qui doivent être considérées avec précaution. Si une réalité prend de l’importance (dans l’espace et dans le temps), l’ensemble des médiations qui la portent doit être actualisé. Les réalités sont faillibles et nécessitent alors d’être vues et revisitées en permanence. »

LATOUR Bruno. Quel cosmos? Quelles cosmopolitiques? in LOLIVE Jacques, SOUBEYRAN Olivier (dir.). L’Émergence des cosmopolitiques. Colloque de Cérisy. Paris: La Découverte, 2007, p. 69-84 in HACHE, Émilie (dir.). Écologie politique. Cosmos, communautés, milieux. Paris : Éditions Amsterdam, 2012, p. 45-47.

Les juristes et l’État

« La vision de l’État comme ensemble de personnes organisées qui mandatent l’État est la vision tacitement démocratique de la société civile dont l’État, dans les mauvaises occasions, se coupe (quand on parle de société civile, c’est pour dire que l’État devrait se rappeler l’existence de la société civile). Selon l’implicite de cette hiérarchie, ce qui existe d’abord, c’est la société organisée ayant un gouvernement autonome, etc., et cette société s’exprime, se manifeste, s’accomplit dans le gouvernement auquel elle délègue le pouvoir de s’organiser.

Cette vision démocratique est complètement fausse et ce que je voudrais démontrer […] c’est que c’est l’État au sens de « ensemble de services d’une nation » qui fait l’État au sens de « ensemble de citoyens avec une frontière ». Il y a une inversion inconsciente des causes et des effets qui est typique de la logique du fétichisme, une fétichisation de l’État qui consiste à faire comme si l’État-nation, l’État comme population organisée était premier alors que la thèse que je voudrais avancer, que je voudrais mettre à l’épreuve d’une sorte d’histoire de la genèse de l’État dans deux ou trois traditions, c’est l’idée inverse : c’est-à-dire qu’il y a un certain nombre d’agents sociaux – parmi lesquels les juristes – qui ont joué un rôle éminent, en particulier les détenteurs de ce capital de ressources organisationnelles qu’était le droit romain. Ces agents ont construit progressivement cette chose que nous appelons l’État, c’est-à-dire un ensemble de ressources spécifiques autorisant leurs détenteurs à dire ce qui est bien pour le monde social dans son ensemble, à énoncer l’officiel et à prononcer des mots qui sont en fait des ordres, parce qu’ils ont derrière eux la force de l’officiel. La constitution de cette instance s’est accompagnée de la construction de l’État au sens de la population comprise dans des frontières. Autrement dit, c’est en construisant cette sorte de chose extraordinaire qu’est un État, en construisant cet ensemble de ressources organisationnelles, à la fois matérielles et symboliques, auquel nous associons la notion d’État, que les agents sociaux responsables de ce travail de construction et d’invention ont construit l’État au sens de population unifiée parlant la même langue auquel nous associons d’ordinaire le rôle de cause première.» 

BOURDIEU, Pierre. Sur l’État. Paris : Éditions Raisons d’agir / Éditions du Seuil, 2012, p. 63-64.

« Le juriste est un professionnel officiellement mandaté pour créer ex officio des fictions officielles. Voilà le travail sur le langage qui n’est pas des jeux de mots. Une des recherches en sciences sociales consiste à réveiller des sens morts, tués par ce que Weber appelle la routinisation, la banalisation. Pour créer de l’officiel, il faut créer de l’officium, la fonction à partir de laquelle on est en droit de créer l’officiel. Autrement dit, l’État, c’est le lieu d’où l’on dit l’officiel. […] En fait la description de l’officiel renvoie à la genèse de l’officiel, de l’État qui a fait l’officiel. […] Je simplifie car on ne peut pas dire que ce sont les juristes et les canonistes qui ont fait l’État, mais ils y ont grandement contribué. Je pense qu’on ne peut pas faire une généalogie de l’État occidental sans faire intervenir le rôle déterminant des juristes nourris de droit romain, capables de produire cette fictio juris, cette fiction de droit. L’État est une fiction de droit produite par les juristes qui se sont produits en tant que juristes produisant l’État.» 

BOURDIEU, Pierre. Sur l’État. Paris : Éditions Raisons d’agir / Éditions du Seuil, 2012, p. 101.

« … l’institution existe deux fois, elle existe dans l’objectivité et dans la subjectivité, dans les choses et dans les cerveaux. Une institution réussie, qui est donc capable d’exister à la fois dans l’objectivité des règlements et dans la subjectivité de structures mentales accordées à ces règlements, disparaît en tant qu’institution. On cesse de la penser comme ex instituto (Leibniz, pour dire que la langue est arbitraire, disait ex instituto, c’est-à-dire à partir d ‘un acte d’institution) Une institution qui réussit s’oublie et se fait oublier comme ayant eu une naissance, comme ayant eu un commencement. » 

BOURDIEU, Pierre. Sur l’État. Paris : Éditions Raisons d’agir / Éditions du Seuil, 2012, p. 198.

La société est désordre

« D’abord, il est nécessaire de le répéter, la société s’appréhende comme un ordre approximatif et toujours menacé; à des degrés variables selon les types ou formes, elle est le produit des interactions de l’ordre et du désordre, du déterminisme et de l’aléatoire. Ensuite, elle met en présence de configurations dont la reproduction n’est pas assurée. Ce terme même est rendu trompeur par l’effet de l’analogie, et néfaste parce qu’il cache la réalité du social qui résulte d’une production continue, jamais achevée. Enfin, la société se donne à voir comme un ensemble unifié, comme une forme dont la cohérence interne s’impose, mais avant tout par le jeu des écrans qui masquent les coupures et les désajustements. Ce qui est nommé « société » ne correspond pas à un ordre global déjà là, déjà fait, mais à une construction d’apparence et de représentations ou à une anticipation nourrie par l’imaginaire. Le social, peut-on dire par formule, est sans fin à la recherche de son unification; tel est son horizon. » 

BALANDIER, Georges. Le désordre. Éloge du mouvement. Paris : Librairie Arthème Fayard, 1988, p. 68.