Quand l’égalité devient un fait banal

« L’égalité de condition, à coup sûr un impératif fondamental de justice, est aussi l’une des plus grandes et des plus hasardeuses entreprises de l’humanité moderne. Plus les conditions sont égales, moins il est facile d’expliquer les différences réelles entre les individus et moins, en fait, les individus et les groupes sont égaux entre eux. Cette conséquence troublante apparut pleinement quand l’égalité cessa d’être perçue comme par le passé, l’égalité devant un Dieu omnipotent ou l’égalité devant un destin commun tel que la mort. Chaque fois que l’égalité devient un fait banal, sans possibilité de mesure ou d’explication, il y a très peu de chances pour qu’on la reconnaisse simplement comme le principe de fonctionnement d’une organisation politique dans laquelle des personnes, par ailleurs inégales entre elles, jouissent de droits égaux. Il y a au contraire toutes chances pour qu’on y voie, à tort, une qualité innée de chaque individu, que l’on appelle « normal » s’il est comme tout le monde, et « anormal » s’il est différent. Cette perversion du concept d’égalité, transféré du plan politique plan social, est d’autant plus dangereuse si une société ne laisse que peu de place à des groupes particuliers et à des individus, car alors leurs différences deviennent encore plus frappantes. »

ARENDT, Hannah. Les origines du totalitarisme, Eichmann à Jérusalem. Paris : Quarto Gallimard, 2002, p. 283. 

L’existence du petit-bourgeois ascendant

« Toute l’existence du petit-bourgeois ascendant est anticipation d’un avenir qu’il ne pourra vivre, le plus souvent, que par procuration, par l’intermédiaire de ses enfants, sur qui il « reporte, comme on dit, ses ambitions ». Sorte de projection imaginaire de sa trajectoire passée, l’avenir « dont il rêve pour son fils » et dans lequel il se projette désespérément, mange son présent. Parce qu’il est voué aux stratégies à plusieurs générations, qui s’imposent toutes les fois que le délai d’accès au bien convoité excède les limites d’une vie humaine, il est l’homme du plaisir et du présent différés, qu’on prendra plus tard, « quand on aura le temps », « quand les enfants seront plus grands » ou « quand on sera à la retraite ». C’est-à-dire, bien souvent, quand il sera trop tard, quand, ayant fait crédit de sa vie, il ne sera plus temps de rentrer dans ses fonds et qu’il faudra, comme on dit, « rabattre de ses prétentions » ou mieux « en démordre ». Il n’y a pas de réparation pour un présent perdu. Surtout lorsque finit par apparaître (avec la rupture de la relation d’identification aux enfants par exemple) la disproportion entre les satisfactions et les sacrifices qui dépossède rétrospectivement de son sens un passé entièrement défini par sa tension vers l’avenir. À ces parcimonieux qui ont tout donné sans compter, à ces avares de soi qui, par un comble de générosité égoïste ou d’égoïsme généreux, se sont totalement sacrifiés à l’alter ego qu’ils espéraient être, soit en première personne, en s’élevant dans la hiérarchie sociale, soit par l’intermédiaire d’un substitut fabriqué à leur image, ce fils pour lequel « ils ont tout fait » et qui « leur doit tout », il ne reste que le ressentiment, qui les a toujours hantés, à l’état de virtualité, sous la forme de la peur d’être dupe d’un monde social qui leur demande tant.
Parvenus au prix d’un long et lent effort au sommet de leur course, au moment du bilan, les plus âgés des cadres moyens et des employés, que se sentent en outre menacés dans leurs valeurs et leur conception même du métier par l’arrivée de générations plus scolarisées et porteuses d’un nouvel ethos, sont inclinés comme le montre l’analyse des correspondances qui les situe très près des petits artisans et commerçants traditionnels, à des dispositions conservatrices, tant sur le plan de l’esthétique et de l’éthique que sur le plan politique. Pour avoir leur revanche, il leur suffit de se situer sur leur terrain d’élection, celui de la morale particulière, si parfaitement conforme à l’idée commune de la morale. C’est qu’ils n’ont pas seulement la morale de leur intérêt, comme tout le monde; ils ont intérêt à la morale: pour ces dénonciateurs des privilèges, la moralité est le seul titre qui donne droit à tous les privilèges. Le ressentiment conduit souvent à des prises de positions politiques fondamentalement ambiguës où la fidélité verbale aux convictions passées sert de masque au désenchantement présent quand elle ne fournit pas simplement à l’indignation morale les moyens de s’exprimer dans l’impeccabilité subjective et objective; et l’anarchisme humaniste et un peu larmoyant qui peut se prolonger au-delà de l’adolescence chez quelques vieux bohèmes chevelus vire très facilement avec l’âge au nihilisme fascinant enfermé dans le remâchement et la rumination des scandales et des complots. »

BOURDIEU, Pierre. La distinction. Critique sociale du jugement. Paris : Éditions de Minuit, 1979, p. 407-408.

Naturalisme, guerre psychologique et médiations

« Le rayonnement universel du naturalisme a été, pour les modernes, la voix royale qui menait à la paix. Néanmoins, la pensée naturaliste a aussi été la base sur laquelle l’occident a pratiqué sa « guerre psychologique ». L’occident moderne admoneste le reste du monde: nous tous vivons selon les mêmes lois biologiques et physiques et avons la même constitution biologique, sociale et psychologique. Cela, vous ne l’avez pas compris parce que vous êtes prisonniers de vos paradigmes culturels – paradigmes que nous avons dépassés grâce à la science. Mais la science n’est pas notre propriété, elle appartient à toute l’humanité! Prenez part à cette expérience, et ensemble, nous ne serons qu’un. Le problème avec cette « diplomatie » n’est pas le plaidoyer lui-même. Les arguments sont justes, mais ils mettent la charrue avant les boeufs; ils commencent où ils devraient éventuellement finir. Il est possible – d’un point de vue occidental […] – que, dans un futur lointain, nous vivions dans un monde commun comme le suggère la pensée naturaliste. Mais se comporter comme si ce monde existait déjà, et qu’aucune négociation ne serait nécessaire pour le réaliser, est le plus sûr moyen de créer des conflits. […] les réalités auxquelles s’attachent les être humains dépendent d’une série de médiations. Elles sont composées d’éléments hétérogènes et construisent leur propre histoire. La signification de ces éléments et du nombre de médiations nécessaires à leur construction fonde la valeur de ces réalités (plus il y a des éditions, plus le réel est perceptible). Nos réalités correspondent à des interprétations très diverses qui doivent être considérées avec précaution. Si une réalité prend de l’importance (dans l’espace et dans le temps), l’ensemble des médiations qui la portent doit être actualisé. Les réalités sont faillibles et nécessitent alors d’être vues et revisitées en permanence. »

LATOUR Bruno. Quel cosmos? Quelles cosmopolitiques? in LOLIVE Jacques, SOUBEYRAN Olivier (dir.). L’Émergence des cosmopolitiques. Colloque de Cérisy. Paris: La Découverte, 2007, p. 69-84 in HACHE, Émilie (dir.). Écologie politique. Cosmos, communautés, milieux. Paris : Éditions Amsterdam, 2012, p. 45-47.