Je ne sais pas compter jusqu’à un

« Le temps n’est que le ruisseau dans lequel je vais pêchant. J’y bois; mais tout en buvant j’en voile fond de sable et découvre le peu de profondeur. Son faible courant passe, mais l’éternité demeure. Je voudrais boire plus profond; pêcher dans le ciel, dont le fond est caillouté d’étoiles. Je ne sais pas compter jusqu’à un. Je ne sais pas la première lettre de l’alphabet. J’ai toujours regretté de n’être pas aussi sage que le jour où je suis né. L’intelligence est un fendoir; elle discerne et s’ouvre son chemin dans le secret des choses. Je ne désire être en rien plus occupé de mes mains qu’il n’est nécessaire. Ma tête, voilà mains et pieds. Je sens concentrées là mes meilleures facultés. Mon instinct me dit que ma tête est un organe pour creuser, comme d’autres créatures emploient leur groin et pattes de devant, et avec elle voudrais-je miner et creuser ma route à travers ces collines. Je crois que la plus riche veine se trouve quelque part près d’ici; tel en jugé-je grâce à la baguette divinatoire et aux filets de vapeurs qui s’élèvent; or, ici commencerai-je à miner. »

THOREAU, Henry David. Walden ou la vie dans les bois. Paris : Albin Michel, 2017, p. 136-137.