Sur la pensée complexe

« L’ancienne pathologie de la pensée donnait une vie indépendante aux mythes et aux dieux qu’elle créait. La pathologie moderne de l’esprit est dans l’hyper-simplification qui rend aveugle à la complexité du réel. La pathologie de l’idée est dans l’idéalisme, où l’idée occulte la réalité qu’elle a mission de traduire et se prend pour seule réelle. La maladie de la théorie est dans le doctrinarisme et le dogmatisme, qui referment la théorie sur elle-même et la pétrifient. La pathologie de la raison est la rationalisation qui enferme le réel dans un système d’idées cohérent mais partiel et unilatéral, et qui ne sait ni qu’une partie du réel est irrationalisable, ni que la rationalité a pour mission de dialoguer avec l’irrationalisable.

Nous sommes aveugles au problème de la complexité. […] Or cet aveuglement fait partie de notre barbarie. Il nous fait comprendre que nous sommes toujours dans l’ère barbare des idées. Nous sommes toujours dans la préhistoire de l’esprit humain. Seule la pensée complexe nous permettrait de civiliser notre connaissance. »

MORIN, Edgar. Introduction à la pensée complexe. Paris : Éditions du Seuil, 2005, p. 23-24. 

« Pour moi, l’idée fondamentale de la complexité n’est pas que l’essence du monde est complexe et non pas simple. C’est que cette essence est inconcevable. La complexité est a dialogique ordre/désordre/organisation. Mais, derrière la complexité, l’ordre et le désordre se dissolvent, les distinctions s’évanouissent. Le mérite de la complexité est de dénoncer la métaphysique de l’ordre. Comme le disait très justement Whitehead, derrière l’idée d’ordre il y avait deux choses: il y avait l’idée magique de Pythagore, que les nombres sont la réalité ultime, et l’idée religieuse encore présente, chez Descartes comme chez Newton, que l’entendement divin est le fondement de l’ordre du monde. Alors, quand on a retiré l’entendement divin et la magie des nombres, que reste-t-il? Des Lois? Une mécanique cosmique auto-suffisante? Est-ce la vraie réalité? Est-ce la vraie nature? À cette vision débile, j’oppose l’idée de la complexité. »

MORIN, Edgar. Introduction à la pensée complexe. Paris : Éditions du Seuil, 2005, p. 137.