Révolutionnaires … et anti-révolutionnaires

« Qui annonce la justice pour demain emploie les moyens les plus cruels. Qui refuse de verser le sang se résigne facilement à l’inégalité des conditions. Le révolutionnaire devient bourreau, le conservateur glisse au cynisme. »

ARON, Raymond. L’opium des intellectuels. Paris : Arthème Fayard, 2010, p. 310-311. (Pluriel)

« Pas plus que le concept de gauche, le concept de  révolution ne tombera en désuétude. Il exprime, lui aussi, une nostalgie, qui durera aussi longtemps que les sociétés seront imparfaites et les hommes avides de les réformer.

Non que le désir d’amélioration sociale aboutisse toujours ou logiquement à la volonté de révolution. Il faut aussi une certaine mesure d’optimisme et d’impatience. On connaît des révolutionnaires par haine du monde, par désir de la catastrophe; plus souvent, les révolutionnaires pèchent par optimisme. Tous les régimes connus sont condamnables si on les rapporte à un idéal abstrait égalité ou de liberté. Seule la Révolution, parce qu’elle est une aventure, ou un régime révolutionnaire, parce qu’il consent l’usage permanent de la violence, semble capable de rejoindre le but sublime. Le mythe de la révolution sert de refuge à la pensée utopique, il devient l’intercesseur mystérieux, imprévisible, entre le réel et l’idéal. »

ARON, Raymond. L’opium des intellectuels. Paris : Arthème Fayard, 2010, p. 76. (Pluriel)

« On a tort d’attendre le salut de la catastrophe triomphale, tort de désespérer de la victoire dans les luttes pacifiques. La violence permet de brûler les étapes, elle libère les énergies, elle favorise la montée des talents, mais elle renverse les traditions qui restreignent l’autorité de l’État, elle répand le goût, l’habitude des solutions de force. Il faut du temps pour guérir les maux légués par une révolution, même quand celle-ci a guéri les maux du régime aboli. Quand le pouvoir légitime s’est effondré, un groupe d’hommes, parfois un homme seul, prend en charge le destin commun, pour que, disent les fidèles, la Révolution ne meure pas. En fait, dans la lutte de tous contre tous, un chef doit l’emporter pour rétablir le premier des biens, la sécurité. Pourquoi un événement qui, semblable à la guerre, élimine le dialogue, ouvre toutes les possibilités parce qu’il nie toutes les normes, porterait-il l’espérance de l’humanité? »

ARON, Raymond. L’opium des intellectuels. Paris : Arthème Fayard, 2010, p. 109. (Pluriel)