La gauche selon Raymond Aron

« Quel que soit le régime, traditionnel, bourgeois ou socialiste, ni la liberté de l’esprit ni la solidarité humaine ne sont jamais assurées. La seule gauche, toujours fidèle à elle-même, est celle qui invoque non la liberté ou l’égalité, mais la fraternité, c’est-à-dire l’amour. »

ARON, Raymond. L’opium des intellectuels. Paris : Arthème Fayard, 2010, p. 36. (Pluriel)

Aller de soi aux autres

« … faudrait-il vraiment croire que l’importance donnée à la vie privée s’oppose à la l’action collective ? On peut fort bien soutenir, tout au contraire, que la vie privée et, plus généralement, toute sphère culturelle entre aujourd’hui dans le champ politique, tout comme l’économie à l’époque industrielle. »

TOURAINE, Alain. Le retour de l’acteur. Paris : Fayard, 1984, p. 44. (Mouvement 3)

«Le passage à la société post-industrielle s’effectue quand l’investissement produit des biens symboliques, qui modifient les valeurs, les besoins, les représentations, plus encore que des biens matériels ou même des « services ». La société industrielle avait transformé les moyens de production ; la société post-industrielle modifie les fins de la production, c’est-à-dire la culture. » 

TOURAINE, Alain. Le retour de l’acteur. Paris : Fayard, 1984, p. 223. (Mouvement 3)

« Le point décisif est que dans une société post-industrielle, l’ensemble du système économique est l’objet d’une intervention de la société sur elle-même. C’est pourquoi on peut l’appeler société programmée, parce que ce mot indique bien la capacité de créer des modèles de gestion de la production, de l’organisation, de la distribution et de la consommation, de sorte qu’une telle société apparaît à tous ses niveaux de fonctionnement comme étant non pas le produit de lois naturelles ou de spécificités culturelles, mais d’une action exercée par la société par elle-même, de systèmes d’action sociale. »

TOURAINE, Alain. Le retour de l’acteur. Paris : Fayard, 1984, p. 224. (Mouvement 3)

« … puisque l’idée de gestion a remplacé celle de l’organisation, il est naturel que le thème de l’autogestion remplace celui du socialisme, c’est-à-dire du contrôle ouvrier de l’organisation du travail. Mais cette action défensive et cette action contre-offensive doivent se lier en un lieu central. Dans les sociétés marchandes, ce lieu central de la protestation s’est appelé la liberté, puisqu’il s’agissait à la fois de se défendre contre le pouvoir légal et politique des marchands et de lui opposer un ordre défini aussi en terme de droit. A l’époque industrielle, ce lieu central s’est appelé la justice, puisqu’il s’agissait de redonner aux travailleurs les fruits de leur travail et de l’industrialisation. Dans la société programmée, le lieu central de la protestation et de la revendication est le bonheur, c’est-à-dire une image d’ensemble de l’organisation de la vie sociale, à partir des besoins exprimés par les individus et les groupes les plus divers. Il est clair dés lors que le champ des luttes sociales n’est plus aussi nettement défini dans la société programmée qu’il l’était dans celles qui l’ont précédé. Dans les sociétés agraires, c’est évidement toujours de la terre qu’il s’agit ; dans les sociétés marchandes, c’est le citoyen, l’habitant, qui se met en action; dans la société industrielle, c’est le travailleur. Dans la société programmée, c’est l’acteur social dans n’importe lequel de ses rôles, on pourrait presque dire que c’est l’homme comme être vivant. C’est pourquoi aussi la revendication est menée au nom d’un tout, qu’il s’agisse de l’individu pris dans sa corporalité comme dans ses projets, ou de la communauté. Mais ce qui semble donner aux conflits sociaux dans la société programmée une extension et une force exceptionnelle est aussi ce qui fait sa faiblesse, car la généralisation des conflits les prives aussi d’un lieu central concret. Le feu peut prendre partout, mais la société semble moins menacée qu’avant par un grand incendie. C’est peut-être pourquoi le devenir des conflits et des mouvements sociaux est très dépendant, dans cette société de l’intervention des partis politiques ou de la crise de l’État. »

TOURAINE, Alain. Le retour de l’acteur. Paris : Fayard, 1984, p. 240. (Mouvement 3)

« C’est dans ces situations d’écartèlement entre le passé et l’avenir que les mouvements sociaux se définissent le mieux, comme rappel à un sujet défini par sa créativité plus que par ses créations, par ses convictions plus que par les résultats qu’il obtient. Tous les grands mouvements sociaux, dans leur période de formation, ont tiré leur capacité de résistance et leurs espoirs des exigences morales qui poussaient leurs militants à refuser d’un côté une injustice subie et de l’autre les compromissions dans lesquelles les sages donneurs de conseil cherchaient à les entraîner. Derrière ce retour au privé, dont on nous rappelle chaque jour la force irrésistible, ne faut-il pas voir aussi le détachement des idéologies et des formes d’action anciennes, en même temps que le malaise ressenti dans une société sans enjeu, sans acteur et sans perspective ? » 

TOURAINE, Alain. Le retour de l’acteur. Paris : Fayard, 1984, p. 293. (Mouvement 3)