Paris se transforme

« […] Insensiblement, le contrôle de l’espace urbain se transforme. Au lieu de répondre ponctuellement aux menaces, il faut aménager l’espace de telle façon qu’il ne puisse plus sécréter ni nourrir le désordre. Priver la rue de son autonomie, de sa force, de sa capacité de résistance et d’invention en le faisant plus clair, plus sain, plus rigoureux. Il faut traquer l’espace, le connaître, le mettre en plans et en cartes, relever le nom des rues, éclairer les ruelles. C’est l’oeuvre entreprise par le second XVIIIe siècle. D’innombrables règlements, méticuleux, modestes, y contribuent en particulier sous le long ministériat de Sartine, lieutenant général de 1759 à 1779.

Les écriteaux qui portent le nom de chaque rue ne datent que de 1728; avant cette époque, la tradition désignait chaque rue. On avait commencé par une plaque de fer blanc, le temps et la pluie en effaçaient les caractères; aujourd’hui ils sont gravés dans la pierre même. On avait commencé à numéroter les maisons de rues; on a interrompu, je ne sais pourquoi, cette utile opération. Louis-Sébastien Mercier, en fait, n’ignore pas que les graveurs de noms de rue ont été obligés de travailler de nuit, tant ils étaient assaillis de quolibets, de coups et de menaces de séditions lorsqu’ils opéraient le jour. Le peuple comprenait bien tout ce qu’il perdait: son espace totalement déchiffré par les autorités n’allait plus être qu’un espace mort où se fondre devenait presque impossible. Les mêmes réactions violentes ont accompagné toutes les tentatives d’éclairage de rues. Une rue éclairée est une rue surveillée et personne ne s’y trompe.

[…]

D’ailleurs voici qu’après la justice et la police, d’autres institutions sociales prétendent intervenir sur l’espace urbain, rivalisant d’exigence avec les premières. Là où les règlements s’étaient d’année en année sédimentés pour tenter de gérer l’immense désordre parisien, de nombreux discours impérieux, éclairés, se font entendre: celui de l’hygiène et la santé, celui du travail. Administrateurs, médecins et philosophes requièrent l’ouverture de la rue, la mise en place d’un ordre différent, où les actes et les raisons deviendraient visibles, contrôlables, isolables. Aux foules insaisissables, ils rêvent de substituer des files; au labyrinthe des ruelles, les prestiges rassurants de la perspective; l’étrange promiscuité des pouvoirs et des sujets, la transparence d’une loi juste; au gaspillage des énergies et des passions, une saine économie du corps et des forces.

Ils rêvent d’un Paris différent, lentement remodelé; et face à ce rêve se dresse le réel, plus impertinent qu’on ne pourrait croire… Commence alors une autre histoire, où la volonté d’assainissement répond une situation sociale complexe, porteuse de possibilité insurrectionnelles. 

Paris s’accroît de plus en plus. Certains quartiers atteignent des densités catastrophiques; les disettes et les épidémies, comme celle du choléra de 1832-1833 et en 1849, répandent la mort de façon tragique et injuste. La ville est rongée d’un mal certain, même après qu’Haussmann se fut mis à l’oeuvre, clarifiant l’espace urbain tout en se gardant bien d’oublier d’aménager en eau, en égouts et en services les quartiers populaires. Lumineuse stratégie… Les problèmes de logement restent pourtant aigus et la ségrégation sociale qui se fait en plein Paris est plus nette que jamais. Les travailleurs sont concentrés à l’est tandis que les riches demeurent encore dans le centre et continuent de s’établir vers l’ouest. La spéculation sur les terrains et la hausse continuelle des loyers après 1850 repoussent toujours plus loin les classes populaires, qui devront même s’exiler dans les faubourgs, derrière les barrières, hors la ville. Cet exil est durement ressenti: reprendre Paris en davantage qu’un thème populaire favori, c’est une volonté révolutionnaire qui s’exprimera aussi bien en 1848 qu’en 1871. Si l’histoire de Paris au XIXe siècle est en partie celle de la réduction à l’orde et à l’hygiène, elle est tout autant celle de la volonté à faire de la rue l’espace d’une résistance et l’enjeu d’une liberté. Semblable en cela à l’Ancien Régime, avec pourtant une différence significative: pour tenir cet enjeu, il faut désormais descendre dans la rue; au XVIIIe siècle ce n’était même pas la peine puisqu’on y vivait. »

FARGE, Arlette. Vivre dans la rue à Paris au XVIIIe siècle. Paris: Gallimard, 1992, p. 241-244 (Editions Julliard)