Communautarisme ou politique de la diversité?

« C’est dans ce contexte que l’on peut comprendre, me semble-t-il, la spécificité de la position des représentants des communautés ethniques et que se pose la question du « communautarisme ». On l’a dit, de très nombreux représentants de ces minorités, en particulier les jeunes, constituent le groupe le plus gravement affecté par la dégradation de la situation sociale. Ils souffrent d’un lourd déficit de citoyenneté sociale si l’on entend par là les conditions de base nécessaires pour être intégré dans une société de semblables. Mais ils souffrent également d’un lourd déficit de citoyenneté politique vécu à travers les mesures de discrimination négative dont ils sont l’objet. Ils font quasi quotidiennement l’expérience qu’ils ne sont pas traités à parité comme des sujets de droit. Dès lors on peut comprendre qu’il leur soit plus difficile de fonder leur identité sur l’investissement dans des valeurs nationales auxquelles ils n’ont pas ou ont très faiblement accès et qu’ils soient poussés à la recherche de supports alternatifs.

Simultanément cependant l’État républicain continue à imposer avec la même rigueur son interprétation la plus rigide de la citoyenneté. Tout signe d’appartenance à leur culture d’origine, qu’on leur rappelle pourtant incessamment en répétant qu’ils sont « issus de l’immigration », est stigmatisé comme un péché de « communautarisme ». Le long psychodrame autour de l’ « affaire du voile » est révélateur de cette attitude. Les enquêtes menées à leur propos montrent que ces jeunes filles portent le voile pour des raisons diverses, parmi lesquelles l’affirmation d’un islamisme radical n’est pas la principale. Cela n’empêche pas un représentant emblématique de l’intégrisme républicain de voir dans le port du voile la manifestation de la « France tribale » opposée à la « France républicaine » [référence de l’auteur à des propos d’Alain Finkielkraut]. Ce n’est là qu’un exemple. Les populations issues de l’immigration sont sommées de faire le deuil de toute différence renvoyant à une culture étrangère, en même temps que leur différence est incessamment soulignée à travers les traitements discriminatoires dont elles sont l’objet. Au nom de l’universalisme, le modèle républicain fonctionne ainsi comme une forme subtile d’ethnocentrisme. Il en vient à représenter la position défensive d’une France monoculturelle et mono-ethnique qui condamne comme une menace à son intégrité toute manifestation d’une appartenance différente.

Les principes républicains, du moins lorsqu’ils sont instrumentalisés de la sorte, exercent ainsi une grande violence à l’égard des minorités ethniques. La personne qui porte la marque d’une appartenance étrangère n’est pas reconnue dans sa dignité et, au contraire, cette appartenance la disqualifie en en faisant un danger pour la République. Le spectre du « communautarisme » est largement construit par cet usage intransigeants des principes républicains. C’est le centre qui définit les règles du jeu et piège le marginal. Faute de reconnaissance de sa différence, le minoritaire s’enferme en elle et peut en venir à affirmer la fierté de la « race », et même à devenir raciste, contre les promesses fallacieuses de l’égalité. Cette dynamique est bien connue sous la forme du retournement du stigmate.

Le communautarisme peut être effectivement un danger s’il consiste à s’installer dans un entre-soi doté de ses propres formes d’organisation qui contredisent aux principes de base de la communauté nationale (ici la nation française). Bien que de telles dérives ne soient pas exclues si les interprétations les plus rigides du modèle républicain demeurent hégémoniques, ce n’est pas en ces termes que doit se formuler la question de la place que doivent occuper les spécificités ethniques et culturelles dans la société française contemporaine. Il est légitime – surtout si les supports à portée nationale font défaut – de rechercher des formes de solidarité inscrites dans des communautés plus restreintes. Il est normal aussi que des spécificités comme l’ethnicité  et l’appartenance à une tradition culturelle et religieuse particulière, musulmane par exemple, servent de supports privilégiés pour structurer des modes de sociabilité à travers lesquels les individus se reconnaissent et nouent des relations privilégiées. Mais sans doute faut-il aller plus loin. La mono-ethnicité, la monoculturalité, la monoreligiosité, la mono-identité ne sont pas des idéaux en soi pour cimenter l’unité d’une nation. La France est déjà un pays largement pluriculturel et pluri-ethnique, et le deviendra de plus en plus. Le défi à relever est de gérer ce pluralisme dans ce cadre unitaire que l’on appelle la nation. Mais sa réussite ne passe pas par l’effacement de la pluralité, à certains égards au contraire. Le problème est de penser, et si possible de réaliser, les conditions d’une pluri-identité nationale, en tout cas au moins une pluralité des supports pour construire une identité nationale. On l’a rappelé: l’identité d’une personne se constitue à partir de plusieurs référents, l’inscription territoriale, la place dans la stratification sociale, le genre, l’appartenance religieuse… Il existe une concurrence entre ces différents référents et l’identité d’une personne est toujours plus ou moins problématique. Il est plus problématique encore de l’inscrire dans une identité nationale, car cela suppose qu’il y ait de fortes proximités entre la pluralité des personnes (les citoyens) qui forment la nation. 

La réponse que la République a apporté jusqu’ici à ce problème a été facilitée par une double condition. D’une part, les composants de la nation françaises étaient largement homogènes des points de vue ethnique, culturel et religieux (ou en tout cas la conception républicaine de la laïcité avait réglé d’une manière satisfaisante la question du pluralisme religieux). D’autre part, la possibilité d’une identité sociale dominante était réalisée sur la base d’un accès généralisé à des protections et des droits sociaux assurant l’indépendance sociale des individus. Mais la situation a changé sur ce double registre. Il en résulte que la question de l’identité nationale ne peut plus mettre entre parenthèses l’existence d’une pluralité de référents identitaires. Contre les intégristes de la République crispés sur une position défensive renvoyant à un état des choses périmé, il faut affirmer que cette République ne se démettrait pas, mais au contraire s’enrichirait en intégrant dans sa conception de l’identité nationale les multiples référents identitaires qui renvoient à la pluralité culturelle et ethnique de sa population actuelle. Ce serait le bon usage que l’on pourrait faire de l’altérité, en instaurant une véritable politique de la diversité. 

C’est une entreprise difficile. Surtout en France, le statut des identités minoritaires doit se comprendre par le rapport qu’elles entretiennent avec l’identité nationale. Ce qu’on appelle le « modèle républicain » s’est efforcé d’imposer une conception monolithique de l’identité en proscrivant, ou en tous cas en les marginalisant, toutes les appartenances autres que l’appartenance à la nation, sur lesquelles des individus ou des groupes auraient pu s’appuyer pour fonder leur identité. Le spectre du « communautarisme » exprime ce rejet des particularismes, toujours perçus comme des dangers. Cependant cet ostracisme de la différence devient de plus en plus dysfonctionnel au fur et à mesure qu’une part croissante de la population constituant la nation française se caractérise par des spécificités culturelles et ethniques différentes de celle des « Français de souche ». Sans aller jusqu’à parler d’identités multiples, la question se pose désormais de faire reconnaître et de gérer dans un cadre national des référents identitaires multiples. »

CASTEL, Robert. La montée des incertitudes. Paris : Éditions du Seuil, 2009, p. 390-394.