Le travail et la liberté

« Comment ces travailleurs misérables et ostracisés ont-ils acquis une dignité sociale? Par la médiation du droit, l’instauration de nouveaux droits sociaux qui ont permis leur arrachement au règne exclusif du marché par le dépassement de la transaction interindividuelle du contrat, simple échange d’un acte de travail contre une rémunération monétaire. On ne retracera évidemment pas ici les tumultueuses péripéties à travers lesquelles le régime contractuel du travail est devenu un régime statutaire qui donne sa consistance à l’emploi salarié. Le contrat individuel de travail a été progressivement entouré et traversé de régulations collectives garanties par la loi, dont le droit et la protection sociale constituent les deux piliers.

On peut donc dire que le travail dépasse l’utilité économique et accède à la reconnaissance sociale par la constitution de droits sociaux. Ce qui ne signifie évidemment pas que le droit créer ex nihilo ce statut de travailleur. Il a fallu  aussi que les travailleurs eux-mêmes ne restent pas des individus isolés et se constituent en collectifs militants. Il a fallu également que, parallèlement, l’organisation du travail soit transformée avec la prépondérance de la grande industrie, la standardisation de la production, la constitution de grands collectifs de travail qui ont servi de point d’appui aux régulations collectives du droit, induisant une sorte de cercle vertueux, les formes d’organisation collectives du travail et les régulations collectives du droit renvoyant les unes aux autres et s’entretenant les unes et les autres. Et, plus profondément, il a fallu que le travail en tant que tel soit reconnu comme une instance de production collective, acte de collectif qui transcende la particularité des tâches accomplies par des individus concrets. Cette transformation est en effet concomitante de la promotion du travail abstrait, c’est-à-dire la reconnaissance de l’activité laborieuse comme acte de travail en général, acte social. Le travail est vraiment un acte social lorsqu’il ne peut plus être confondu avec une activité privée, comme le travail domestique, ni non plus avec l’activité singulière du métier, comme lorsque l’on était charron, menuisier, tisserand, avant d’être un travailleur. Cette transformation due à l’industrialisation massive et aux nouvelles formes de la division du travail qui s’accompliront avec le taylorisme permet la reconnaissance de la fonction sociale générale du travail, c’est-à-dire son accès à l’espace public. On peut renvoyer ici aux analyses d’André Gorz, et d’autant plus volontiers que l’on se réfère le plus souvent à cet auteur parce qu’il met l’accent sur l’hétéronomie du travail salarié. Mais il souligne aussi avec force le caractère libératoire de l’impersonnalité du travail salarié, qui arrache par exemple la femme à l’immersion dans la sphère domestique ou le paysan à l’enfermement dans des rapports locaux traversés de contraintes traditionnelles.

Ainsi pourrait-on avancer que le travail abstrait – dont on a dit par ailleurs tant de mal – fait se connecter l’utilité économique et la fonction sociale du travail. Le travail devient clairement une activité publique collective, c’est-à-dire non domestique, non privée et à la limite même pas personnalisée. Le travailleur occupe ainsi à sa manière – comme producteur – l’espace public, et il est une personne publique. On comprend alors que, le caractère individualisé de la relation de travail étant ainsi transcendé, le travailleur puisse devenir objet ou sujet de droit. Le droit du travail sanctionne l’appartenance des travailleurs à la citoyenneté.

Cette articulation des dimensions économique, sociologique et juridique du travail va s’épanouir dans la société salariale. Le travail est pris dans un système de droits et de devoirs régis par leur utilité collective, et non plus seulement par l’utilité économique des échanges marchands. C’est à partir de ces caractéristiques sociales, publiques, collectives, que l’on peut comprendre que le travail devienne le fondement d’une citoyenneté sociale. Comme la citoyenneté politique, la citoyenneté sociale est un statut fait de droits et de devoirs sur la base d’une appartenance collective.

En même temps, le travail demeure évidement facteur d’aliénation, de subordination, d’hétéronomie, voire d’exploitation. Le travail salarié moderne repose ainsi sur la tension dialectique qui unit ces deux dimensions: le travail contraint le travailleur, et il est en même temps le socle qui lui permet d’être reconnu. Ainsi, tout au long de la séquence qui va en gros de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1970, la subordination du rapport salarial demeure, mais, d’un part, elle est progressivement euphémisée par le droit du travail, l’arbitraire patronale est réduit et encadré. La subordination est aussi, d’autre part, compensée par des salaires qui dépassent le seuil de survie et surtout par des protections et par des droits. Cette structure de la relation de travail propre à la société salariale n’a rien d’idyllique: l’aliénation et l’exploitation n’ont pas été complètement vaincues. Mais, simultanément, le travail a été, si l’on peut dire, dignifié, dans la mesure où il est devenu support de droit.

On pourrait poursuivre ce raisonnement en montrant que c’est la consolidation de cette condition salariale, la force et la diversité des supports attachés au travail qui ont permis l’affranchissement de l’hégémonie du travail. C’est lorsque le travail est précaire, non protégé, entièrement livré au marché, que le travailleur est complètement immergé dans l’ordre du travail. Ainsi les prolétaires des débuts de l’industrialisation employés pour un salaire de misère, aux prises avec l’arbitraire patronal douze à seize heures par jour, perdent vraiment leur vie à la gagner. À l’inverse, c’est sur le socle d’un salariat reconnu et protégé que le travailleur peut investir d’autres activités, les loisirs, l’éducation, la culture, la participation à la vie associative et sociale. La collectivisation des rapports de travail permet le développement de stratégies personnelles, et c’est la consolidation des conditions de travail qui permet de ne pas être englouti par le travail: il y a là un paradoxe qui mériterait d’être approfondi, et que devraient méditer tous ceux qui célèbre la « fin du travail » comme l’avénement de la liberté. »

CASTEL, Robert. La montée des incertitudes. Paris : Éditions du Seuil, 2009, p. 80-83.

De la méthode

« Quelques mots sur les deux partis pris d’ordre méthodologique qui font que tous ces textes relèvent d’une démarche commune sous l’hétérogénéité des sujets qu’ils traitent. Le premier est qu’une situation actuelle doit toujours être replacée au sein d’un processus de transformations. Le présent n’est pas seulement le contemporain, mais il se saisit à la conjonction d’effets d’héritage et d’effets d’innovation. Nécessité donc de faire une « histoire du présent » qui comprend l’actualité comme le point d’aboutissement provisoire d’une dynamique plongeant ses racines dans le passé. Cette histoire n’est pas une histoire événementielle, mais elle s’efforce de reconstruire des processus de longue durée qui ne se déploient pas d’une manière linéaire, mais passe par des moments de tensions et de déséquilibre, opèrent des bifurcations à travers lesquelles s’effectuent des changements de régime qui produisent une nouvelle articulation de l’ancien et du nouveau (métamorphoses). C’est pourquoi l’histoire occupe une telle place dans ces analyses, mais comme un cheminement nécessaire dans le cadre d’une ambition qui demeure de part en part sociologique, à savoir essayer de comprendre ce qui arrive ici et maintenant.

Le deuxième parti pris, dans la synchronie cette fois, est que l’on ne saurait isoler une situation sociale comme si on pouvait l’analyser en elle-même. Ici aussi il s’agit de dégager des processus transversaux qui parcourent de larges secteurs de la société et configurent les situations concrètes. En particulier les problèmes qui paraissent se poser à la périphérie d’une formation sociale, comme l’immense problème du vagabondage dans les société préindustrielles ou le « problème des banlieues » aujourd’hui, doivent se comprendre comme une relation de la marge au centre et du centre à la marge qui renvoie autant à ce qui se joue au coeur d’une société (aujourd’hui dans les « quartiers sensibles » par exemple). Même et surtout pour rendre compte des situations les plus fragiles, il faut récuser les analysent substantialistes et statiques qui font par exemple de l’exclusion un état, alors qu’elle est l’effet d’un processus de désaffiliation commençant bien en amont. Personne n’est dans le hors social, et ce sont souvent les positions qui paraissent les plus excentrées qui en disent le plus long sur la dynamique interne sociale.

Cette manière de faire de la sociologie n’est pas la seule, il s’en faut de beaucoup (c’est pourquoi j’ai parlé de parti pris). On a pu lui reprocher de ne pas accorder une importance suffisante au point de vue des acteurs, ou des sujets, et de ne pas partir de la manière dont ils vivent ces situations. Mais c’est délibérément que je privilège ce registre d’analyse par méfiance, exagérée peut-être, des séductions du subjectivisme. C’est aussi parce que j’ai la conviction que l’on en dit déjà beaucoup sur les acteurs eux-mêmes en les plaçant à l’intersection du double système des conditions historiques et des conditions sociales qui les font réagir. Autrement dit, je ne crois pas que l’on puisse accéder à une compréhension du comportement des acteurs sociaux, y compris de ce qu’ils éprouvent et de ce qui les motive, sans faire une large place aux contraintes objectives qui façonnent aussi leur vécu le plus personnel. Ils gardent certes une marge de manoeuvre à travers laquelle se glisse l’exercice d’une liberté à l’échelle humaine. Erving Goffman a montré que, même sous le régime le plus impitoyable de l’ « l’institution totale », l’individu se ménageait des « adaptations secondaires » et tournait souvent la force de se défendre. Même à Buchenwald des détenus ont monté une organisation autonome et dans les derniers jours du camp ils ont déclenché une insurrection. Mais pour prendre la mesure de ces capacités de résistance, qui peuvent aller jusqu’à l’héroïsme et à travers lesquelles l’individu conquiert une sorte de souveraineté, il faut d’abord élucider le poids des contraintes. Selon moi la sociologie commence lorsqu’on a compris que le monde social est dur et que l’histoire des hommes est faite davantage d’épreuves douloureuses que de lendemains qui chantent. Elle ne part pas de l’exaltation triomphaliste de la grandeur de l’individu, mais espère aboutir à montrer qu’il peut malgré tout essayer de conduire sa vie avec une certaine indépendance, à condition d’avoir de la chance et de disposer d’un minimum de support pour le faire. C’est précisément l’objectif de la sociologie que j’essaie de mettre en oeuvre de dégager ces supports nécessaires pour répondre au défi d’exister en tant qu’individu dans une société toujours surplombée par la contrainte.

Ce que je propose, ici comme ailleurs, est construit à partir de ces convictions, que tout le monde n’est évidemment pas obliger de partager. Mais il n’y a pas, heureusement, de discours total, ou totalisant, ou totalitaire sur la société qui ne porte pas la marque soit d’une prétention exorbitante, soit d’un confusionnisme peu exigeant prenant ses désirs pour la réalité. J’ai été « freudo-marxiste » comme il était possible de l’être dans les années 1960, et je garde la nostalgie d’une approche qui établirait vraiment que chacun d’entre nous est indissociablement et tout autant un sujet psychologique et un acteur façonné par l’histoire. Mais je n’ai pas le sentiment que depuis ces années on ait beaucoup progressé dans cette voie pour fonder complètement en raison cette perpective synthétique qui ferait du psychologique et du social les deux pans d’une même réalité. C’est peut-être impossible, en tous cas je suis incapable de mener à bien un tel programme. C’est pourquoi il me paraît moins naïf et plus honnête de proposer une approche parmi d’autres possibles en creusant mon sillon. Quand au bilan de ce que l’on gagne et de ce que l’on perd en creusant un tel sillon, et en s’y tenant, c’est au lecteur de le tirer. Un arbre se juge à ces fruits. »

CASTEL, Robert. La montée des incertitudes. Paris : Éditions du Seuil, 2009, p. 63-66.