L’existence du petit-bourgeois ascendant

« Toute l’existence du petit-bourgeois ascendant est anticipation d’un avenir qu’il ne pourra vivre, le plus souvent, que par procuration, par l’intermédiaire de ses enfants, sur qui il « reporte, comme on dit, ses ambitions ». Sorte de projection imaginaire de sa trajectoire passée, l’avenir « dont il rêve pour son fils » et dans lequel il se projette désespérément, mange son présent. Parce qu’il est voué aux stratégies à plusieurs générations, qui s’imposent toutes les fois que le délai d’accès au bien convoité excède les limites d’une vie humaine, il est l’homme du plaisir et du présent différés, qu’on prendra plus tard, « quand on aura le temps », « quand les enfants seront plus grands » ou « quand on sera à la retraite ». C’est-à-dire, bien souvent, quand il sera trop tard, quand, ayant fait crédit de sa vie, il ne sera plus temps de rentrer dans ses fonds et qu’il faudra, comme on dit, « rabattre de ses prétentions » ou mieux « en démordre ». Il n’y a pas de réparation pour un présent perdu. Surtout lorsque finit par apparaître (avec la rupture de la relation d’identification aux enfants par exemple) la disproportion entre les satisfactions et les sacrifices qui dépossède rétrospectivement de son sens un passé entièrement défini par sa tension vers l’avenir. À ces parcimonieux qui ont tout donné sans compter, à ces avares de soi qui, par un comble de générosité égoïste ou d’égoïsme généreux, se sont totalement sacrifiés à l’alter ego qu’ils espéraient être, soit en première personne, en s’élevant dans la hiérarchie sociale, soit par l’intermédiaire d’un substitut fabriqué à leur image, ce fils pour lequel « ils ont tout fait » et qui « leur doit tout », il ne reste que le ressentiment, qui les a toujours hantés, à l’état de virtualité, sous la forme de la peur d’être dupe d’un monde social qui leur demande tant.
Parvenus au prix d’un long et lent effort au sommet de leur course, au moment du bilan, les plus âgés des cadres moyens et des employés, que se sentent en outre menacés dans leurs valeurs et leur conception même du métier par l’arrivée de générations plus scolarisées et porteuses d’un nouvel ethos, sont inclinés comme le montre l’analyse des correspondances qui les situe très près des petits artisans et commerçants traditionnels, à des dispositions conservatrices, tant sur le plan de l’esthétique et de l’éthique que sur le plan politique. Pour avoir leur revanche, il leur suffit de se situer sur leur terrain d’élection, celui de la morale particulière, si parfaitement conforme à l’idée commune de la morale. C’est qu’ils n’ont pas seulement la morale de leur intérêt, comme tout le monde; ils ont intérêt à la morale: pour ces dénonciateurs des privilèges, la moralité est le seul titre qui donne droit à tous les privilèges. Le ressentiment conduit souvent à des prises de positions politiques fondamentalement ambiguës où la fidélité verbale aux convictions passées sert de masque au désenchantement présent quand elle ne fournit pas simplement à l’indignation morale les moyens de s’exprimer dans l’impeccabilité subjective et objective; et l’anarchisme humaniste et un peu larmoyant qui peut se prolonger au-delà de l’adolescence chez quelques vieux bohèmes chevelus vire très facilement avec l’âge au nihilisme fascinant enfermé dans le remâchement et la rumination des scandales et des complots. »

BOURDIEU, Pierre. La distinction. Critique sociale du jugement. Paris : Éditions de Minuit, 1979, p. 407-408.

La culture comme intérêt au désintéressement?

« La culture est un enjeu qui, comme tous les enjeux sociaux, suppose et impose à la fois qu’on entre dans le jeu et qu’on se prenne au jeu; et l’intérêt pour la culture, sans lequel il n’est pas de course, de concours, de concurrence, est produit par la course et la concurrence même qu’il produit. Fétiche entre les fétiches, la valeur de la culture s’engendre dans l’investissement originaire qu’implique le fait même d’entrer dans le jeu, dans la croyance collective en la valeur du jeu qui fait le jeu et que refait sans cesse la concurrence pour les enjeux. L’opposition entre l’ « authentique » et le « simili », la « vraie » culture et la « vulgarisation », qui fonde le jeu en fondant la croyance dans la valeur absolue de l’enjeu, cache une collusion non moins indispensable à la production et à la reproduction de l’illusio, reconnaissance fondamentale du jeu et des enjeux culturels: la distinction et la prétention, la haute culture et la culture moyenne – comme ailleurs la haute couture et la couture, la haute coiffure et la coiffure, et ainsi de suite – n’existe que l’une par l’autre et c’est leur relation ou mieux, la collaboration objective de leurs appareils de production et de leurs clients respectifs qui produit la valeur de la culture et le besoin de se l’approprier. C’est dans ces luttes entre adversaires objectivement complices que s’engendre la valeur de la culture ou, ce qui revient au même, la croyance dans la valeur de la culture, l’intérêt pour la culture, l’intérêt de la culture – qui ne vont pas de soi, bien que ce soit un des effets du jeu que de faire croire à l’innéité du désir et du plaisir de jouer. La barbarie, c’est de demander à quoi sert la culture; d’admettre l’hypothèse que la culture puisse être dépourvue d’intérêt intrinsèque, et que l’intérêt pour la culture ne soit pas une propriété de nature, d’ailleurs inégalement distribuée, comme pour séparer des prédestinés, mais un simple artefact social, une forme particulière et particulièrement approuvée de fétichisme; c’est de poser la question de l’intérêt des activités que l’on dit désintéressées parce qu’elles n’offrent aucun intérêt intrinsèque (aucun plaisir sensible par exemple) et d’introduire ainsi la question de l’intérêt du désintéressement. »

BOURDIEU, Pierre. La distinction. Critique sociale du jugement. Paris : Éditions de Minuit, 1979, p. 279-280.