Les deux pôles du guichetier

« L’importante recomposition des Caisses d’allocations familiales engagée depuis la fin des années 1980 rend particulièrement grande l’incertitude du rôle de l’agent d’accueil et particulièrement visible l’activation des dispositions personnelles de ceux qui l’exercent. Si, dans la période antérieure, le recrutement social des allocataires et l’orientation classiquement « familiale » des caisses pouvaient rendre possible un rapport au public et  une définition du rôle a priori non problématiques, les transformations conjointes de la population des visiteurs et des « missions » de ces institutions ont remis en cause ces évidences constituées. Le public au guichet s’étant progressivement éloigné tant des modèles initialement véhiculés par les Caisses d’allocations familiales que de l’univers social des guichetiers, le « ça va de soi » du traitement administratif de cas « normaux » – caractérisé en particulier par un emploi et une structure familiale stables – a cédé la place à l’interrogation permanente que provoque la présentation de situations « hors normes ». L’ajustement « naturel » et immédiat permis par la proximité sociale (des mères – plus rarement des pères – de famille socialement intégrées recevant des mères – exceptionnellement des pères – de familles socialement intégrées) a en effet été bouleversé par l’arrivée d’une population à laquelle les guichetiers n’étaient jusqu’alors guère plus confrontés dans leur travail que dans leur vie personnelle: des immigrés sans emploi, des « marginaux » et autres « cas sociaux » … Cette situation nouvelle, génératrice d’incertitude et d’inquiétude, est particulièrement propice à l’activation des dispositions personnelles des guichetiers dans leur travail ou, pour le dire comme Michel Dobry, à la « régression vers l’habitus ». Cette activation peut jouer dans deux sens opposés. D’un côté, la souffrance et la misère de position occasionnées par le déclin social de public favorisent la désillusion, la prise de distance voire le repli. D’un autre côté, de nouvelles motivations et un engagement personnel plus fort apparaissent également du fait de l’exposition à la misère; loin de la distance et du repli, ce sont alors de nouvelles pratiques et un nouveau rôle qui s’inventent. »

DUBOIS, Vincent. La vie au guichet. Administrer la misère. Paris : Éditions Points, 2015, p. 205-206.

L’histoire des nations anciennes et des nations modernes

« Le commerce rend l’action de l’arbitraire sur notre existence plus vexatoire qu’autrefois, parce que nos spéculations étant plus variées, l’arbitraire doit se multiplier pour les atteindre; mais le commerce rend aussi l’action de l’arbitraire plus facile à éluder parce qu’il change la nature de la propriété, qui devient, par ce changement, presque insaisissable.
    Le commerce donne à la propriété une qualité nouvelle: la circulation; sans circulation, la propriété n’est qu’un usufruit, l’autorité peut toujours influer sur l’usufruit, car elle peut enlever la jouissance; mais la circulation met un obstacle invisible et invincible à cette action du pouvoir social.
    Les effets du commerce s’étendent encore plus loin; non seulement il affranchit les individus, mais en créant le crédit, il rend l’autorité dépendante.
    L’argent, dit un auteur français, est l’arme la plus dangereuse du despotisme, mais il est en même temps son frein le plus puissant: le crédit est soumis à l’opinion; la force est inutile; l’argent se cache ou s’enfuit; toutes les opérations de l’État sont suspendues. Le crédit n’avait pas la même influence chez les Anciens; leurs gouvernements étaient plus forts que les particuliers, les particuliers sont plus forts que les pouvoirs politiques de nos jours; la richesse est une puissance plus disponible dans tous les instants, plus applicable à tous les intérêts, et par conséquent bien plus réelle et mieux obéie; le pouvoir menace, la richesse récompense; on échappe au pouvoir en le trompant; pour obtenir les faveurs de la richesse, il faut la servir; celle-ci doit l’emporter.
    Par une suite des mêmes causes, l’existence individuelle est moins englobée dans l’existence politique. Les individus transplantent au loin leurs trésors; ils portent avec eux toutes les jouissances de la vie privée; le commerce a rapproché les nations, et leur a donné des moeurs et des habitudes à peu près pareilles; les chefs peuvent être ennemis; les peuples sont compatriotes.
    Que le pouvoir s’y résigne donc; il nous faut de la liberté, et nous l’aurons; mais la liberté qu’il nous faut est différente de celle des Anciens, il faut à cette liberté une autre organisation que celle qui pourrait convenir à la liberté antique. Dans celle-ci, plus l’homme consacrait de temps et de force à l’exercice de ses droits politiques, plus il se croyait libre; dans l’espèce de liberté dont nous sommes susceptibles, plus l’exercice de nos droits politiques nous laissera de temps pour nos intérêts privés, plus la liberté nous sera précieuse.
    De là vient, Messieurs, la nécessité du système représentatif. Le système représentatif n’est autre chose qu’une organisation à l’aide de laquelle une nation se décharge sur quelques individus de ce qu’elle ne peut ou ne veut pas faire elle-même. Les individus pauvres font eux-mêmes leurs affaires; les hommes riches prennent des intendants. C’est l’histoire des nations anciennes et des nations modernes. »

CONSTANT, Benjamin. De la liberté des anciens comparée à celle des modernes. Paris : Mille et une nuits, Librairie Arthème Fayard, 2010, p. 37-39.

(Édition établie d’après CONSTANT, Benjamin. Oeuvres politiques. Paris : Éditions Charpentier, 1874)

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