Le paradoxe du salarié

« Propriétaires d’esclaves et propriétaires terriens ont même intérêt personnel à maintenir leurs esclaves ou paysans corvéables en bon état de produire : leur droit sur eux devient, dans leur propre intérêt, un devoir – ce qui n’est pas le cas du capitaliste par rapport au salarié, ou bien, si ce l’est malgré tout, cela n’est pas toujours perçu. Il faut ainsi dire que la libération du travailleur soit également payée par la libération du patron, c’est-à-dire la suppression de l’assistance dont jouissait le travailleur non libre. La dureté ou l’insécurité de sa situation momentanée est donc précisément une preuve de ce processus de libération qui commence par la suppression de la dépendance individuelle. »

SIMMEL, Georg. Philosophie de l’argent. Paris : PUF, 1987, p. 369

Révolution, la faiblesse d’un pouvoir qui tombe

« La monarchie dite « absolue » est […] un compromis instable entre la construction d’un Etat moderne et le maintien des principes d’organisation sociales héritées des temps féodaux. Régime mêlé de patrimonial, de traditionnel et de bureaucratie […] qui ne cesse de tisser une dialectique de subversion à l’intérieur du corps social. Dans la première moitié du XVIIe siècle, la croissance très rapide de la taille – l’impôt direct, dont la noblesse, le clergé et beaucoup de villes sont plus ou moins exemptés – a suscité de nombreuses révoltes de la paysannerie, appuyée en sous-main par des notables traditionnels. Mais ces révoltes sauvages n’ont pas d’avenir, et ressoudent contre elles, à plus ou moins long terme, l’Etat et les possédants. Ce qui est plus grave, pour l’ « Ancien Régime », tel qu’il est constitué par Louis XIV, c’est que le nouveau pouvoir d’Etat, qui est alors à son apogée, ne trouve jamais de principe de légitimité propre à réunifier les classes dirigeantes de la société. Il maintient et même « castifie » la société des ordres tout en la disloquant. Unifiant le marché national, rationalisant la production et les échanges, brisant les vieilles communautés agraires fondées sur l’autarcie économique et la protection seigneuriale, il veille plus soigneusement que jamais aux distinctions traditionnelles du corps social. Il multiplie par exemple les édits de réformation de la noblesse, chassant les faux nobles de l’ordre pour les soumettre à nouveau à l’impôt, puis négociant avec eux leur réadmission. De ce fait, il complique et déshonore un mécanisme de promotion sociale qui, à travers l’achat de seigneuries ou d’offices avait assuré depuis le XVe siècle le renouvellement profond de la noblesse française. Sous Louis XIV, la noblesse française […] se crispe d’autant plus sur ses prérogatives qu’elle perd ses fonctions, et jusqu’à son principe: car si le « sang » n’a jamais été plus important, dans l’ordre honorifique, en même temps on « monte » plus vite par l’Etat et par l’argent que par naissance.

  Ainsi, l’Ancien Régime est trop archaïque pour ce qu’il comporte de moderne, et trop moderne pour ce qu’il a d’archaïque. C’est cette contradiction fondamentale qui se développe au XVIIIe, dès la mort de Louis XIV. Ses deux pôles antagonistes, Etat et société, sont de moins en moins compatibles. »

FURET, François. Penser la Révolution française. Paris : Éditions Gallimard, 1978, p. 176-177.

« Ainsi Louis XIV avait pu maîtriser le processus de promotion et de compétition des élites à l’intérieur d’une société à ordres, pour en faire le principe de construction de l’Etat. Louis XV, déjà, ne le peut plus, et Louis XVI moins encore. Perpétuellement tiraillés entre la fidélité aux vieilles solidarités seigneuriales et les exigences de la nouvelle rationalité sociale et bureaucratique, prisonniers de deux modes contradictoires de hiérarchie et de mobilité sociale, ils passent leur temps à céder à un groupe, puis à l’autre, c’est-à-dire à s’aligner sur les conflits multiples de l’élite dirigeante. […] Essayant toutes les politiques, sans jamais les mener au bout: chaque fois, l’action de l’Etat suscite la vive hostilité d’une grande partie des élites dirigeantes, sans qu’on les trouve jamais, ensemble, d’un seul côté, ni pour le despotisme éclairé, ni pour le réformisme libéral. En réalité, elles règlent leurs conflits internes sur le dos de l’absolutisme […]. Même la crise de 1789 ne refera pas leur unité, sauf dans l’imagination des idéologues du Tiers Etat; et ni le déclenchement de la révolution, par ce qu’on appelle la « révolte aristocratique », ni le comportement de bien des députés nobles de la Constituante, ni l’oeuvre même de la Constituante ne sont intelligibles sans référence à cette crise du pouvoir et des élites XVIIIe siècle. Si la Révolution française – comme toutes les révolutions – rencontre, au moins à ses débuts, des résistances aussi dispersées et mal coordonnées, c’est que l’Ancien Régime est mort avant d’avoir été abattu. Les révolutions se caractérisent avant tout par la faiblesse et l’isolement du pouvoir qui tombe. Mais aussi par la réinvention épique de leur histoire: d’où la reconstruction révolutionnaire de l’hydre aristocratique, qui constitue a contrario une redéfinition des valeurs sociales, un immense message inséparablement libérateur et remistificateur, qu’on aurait tort de prendre pour une analyse historique. »

FURET, François. Penser la Révolution française. Paris : Éditions Gallimard, 1978, p. 180-181.

« Dans cette crise des élites, resterait à voir le rôle joué par les différenciations – ou l’unification – culturelles. C’est un immense problème, encore mal exploré, comme tout domaine de la sociologie historique de la culture. Ce qui est clair, au moins, c’est que la noblesse de Versailles et des villes lit les mêmes livres que la bourgeoisie cultivée, discute Descartes et Newton, pleure sur les malheurs de Manon Lescaut et fête les Lettres philosophiques ou La Nouvelle Héloïse; ce n’est pas aux frontières sociales des ordres, mais à l’intérieur de la société cultivée que prend corps, peu à peu, l’alternative politique du siècle. En face de la revendication parlementaire et libérale, le bon sens génial d’un Voltaire dessine un réformisme monarchique, qui conteste moins l’autorité du roi que la société civile, l’inégalité de naissance, le clergé, la religion révélée […] . Tous ces choix culturels et politiques ne recoupent pas des clivages sociaux; au contraire, la vie mondaine, les académies, les loges francs-maçonnes, les cafés et les théâtres, bref la Ville, après la Cour, ont tissé peu à peu une société des Lumières très largement aristocratique, mais ouverte aussi au talent et à l’argent des roturiers. Une société des élites, là encore, qui exclut non seulement les classes  populaires, mais la plus grande partie de la noblesse du royaume. Mélange instable et séduisant de l’intelligence et du rang, de l’esprit et du snobisme, ce monde est capable de critiquer tout, y compris et surtout lui-même; il préside sans le savoir à un profond remaniement des élites et des valeurs. Comme par hasard, la noblesse anoblie, robe et surtout finance, y joue un rôle primordial, jetant un pont entre le monde d’où elle sort et celui où elle est parvenue; témoignage supplémentaire de l’importance stratégique de cette zone charnière de la société française, qui cherche à tâtons, avec cette ironie un peu masochiste qui accompagne le double sentiment de son étrangeté et de sa réussite, le chemin d’une sociabilité « bourgeoise ». »

FURET, François. Penser la Révolution française. Paris : Éditions Gallimard, 1978, p. 181-183.

Disciplines

« Est docile un corps qui peut être soumis, qui peut être utilisé, qui peut être transformé et perfectionné. »

FOUCAULT, Michel. Surveiller et punir. Naissance de la prison. Paris : Éditions Gallimard, 1975, p. 160.

« Ces méthodes [celles élaborées aux XVIIe et XVIIIe siècles] qui permettent le contrôle minutieux des opérations du corps, qui assurent l’assujettissement constant de ses forces et leur imposent un rapport de docilité-utilité, c’est cela qu’on peut appeler les « disciplines ». Beaucoup des procédés disciplinaires existent depuis longtemps – dans les couvents, dans les armées, dans les ateliers aussi. Mais les disciplines sont devenues, au cours du XVIIe et du XVIIIe siècles, des formules générales de domination. »

FOUCAULT, Michel. Surveiller et punir. Naissance de la prison. Paris : Éditions Gallimard, 1975, p. 161.

« Le moment historique des disciplines, c’est le moment où naît un art du corps humain, qui ne vise pas seulement la croissance de ses habiletés, ni non plus l’alourdissement de sa sujétion, mais la formation d’un rapport qui, dans le même mécanisme, le rend d’autant plus obéissant qu’il est plus utile et inversement. Se forme alors une politique des coercitions qui sont un travail sur le corps, une manipulation calculée de ses éléments, de ses gestes, de ses comportements. Le corps humain entre dans une machinerie de pouvoir qui le fouille, le désarticule et le recompose. Une « anatomie politique », qui est aussi bien une « mécanique du pouvoir », est en train de naître; elle définit comment on peut avoir prise sur le corps des autres, non pas simplement pour qu’ils fassent ce qu’on désire, mais pour qu’ils opèrent comme on veut, avec les techniques, selon la rapidité et l’efficacité qu’on détermine. La discipline fabrique ainsi des corps soumis et exercés, des corps « dociles ». La discipline majore les forces du corps (en termes politiques d’obéissance). D’un mot: elle dissocie le pouvoir du corps; elle en fait d’une part une « aptitude », une « capacité » qu’elle cherche à augmenter; et elle inverse d’autre part l’énergie, la puissance qui pourrait en résulter, et elle en fait un rapport de sujétion stricte. Si l’exploitation économique sépare la force et le produit du travail, disons que la coercition disciplinaire établit dans le corps le lien contraignant entre une aptitude majorée et une domination accrue. »

FOUCAULT, Michel. Surveiller et punir. Naissance de la prison. Paris : Éditions Gallimard, 1975, p. 162.

« La première des grandes opérations de la discipline, c’est donc la constitution de « tableaux vivants » qui transforment les multitudes confuses, inutiles ou dangereuses, multiplicités ordonnées. La constitution de « tableaux » a été un des grands problèmes de la technologie scientifique, politique et économique du XVIIIe siècle: aménager des jardins de plantes et d’animaux, et bâtir en même temps des classifications rationnelles des êtres vivants; observer, contrôler, régulariser la circulation des marchandises et de la monnaie et construire par là même un tableau économique qui puisse valoir comme principe d’enrichissement; inspecter les hommes, constater leur présence et leur absence, et constituer un registre général et permanent des forces armées; repartir les malades, les séparer les uns des autres, diviser avec soin l’espace hospitalier et faire un classement systématique des maladies: autant d’opérations jumelles où les deux constituants – distribution et analyse, contrôle et intelligibilité – sont solidaires l’un de l’autre. Le tableau, au XVIIIe siècle, c’est à la fois une technique de pouvoir et une procédure de savoir. Il s’agit d’organiser le multiple, de se donner un instrument pour le parcourir et le maîtriser; il s’agit de lui imposer un « ordre ». »

FOUCAULT, Michel. Surveiller et punir. Naissance de la prison. Paris : Éditions Gallimard, 1975, p. 174.

« Alors que la taxinomie naturelle se situe sur l’axe qui va du caractère à la catégorie, la tactique disciplinaire se situe sur l’axe qui lie le singulier et le multiple. Elle permet à la fois la caractérisation de l’individu comme l’individu, et la mise en ordre d’une multiplicité donnée. Elle est la condition première pour le contrôle et l’usage d’un ensemble d’éléments distincts: la base pour une microphysique d’un pouvoir qu’on pourrait appeler « cellulaire ». »

FOUCAULT, Michel. Surveiller et punir. Naissance de la prison. Paris : Éditions Gallimard, 1975, p. 175.