L’écolier, le premier ministre et l’écologie politique

« Il y a quelques années, Darrell Abercrombie, un écolier britannique âgé de dix ans, écrivit au Dr Mahathir [premier ministre malaisien de 1983 à 2003] pour lui faire part de sa douleur concernant la destruction de la forêt vierge en Malaisie:

Quand je serai plus âgé, j’aimerais étudier les animaux de la forêt tropicale. Si vous laissez faire les industriels du bois, il n’en restera plus. Et des millions d’animaux vont mourir. Pensez-vous que ce soit bien juste qu’un homme riche puisse gagner encore un ou plusieurs millions de livres . Je pense que c’est scandaleux.

Le Dr Mahathir lui répondit ainsi:

J’espère que tu vas dire aux adultes qui se sont servis de toi de bien se renseigner. Ils ne doivent pas être trop arrogants et penser qu’ils savent comment bien gérer un pays. Ils devraient expulser toutes les personnes qui vivent dans les campagnes britanniques et permettre à des forêts secondaires de pousser, et peupler ces nouvelles forêts de loups, d’ours et d’autres animaux pour que tu puisses les étudier avant d’étudier les animaux tropicaux. »

GUHA Ramachanda, MARTINEZ-ALLIER Joan (dir.). Varieties of environnementalism: Essays North and South. Londres: Earthscan, 1996, p. XI-XX. in HACHE, Émilie (dir.). Écologie politique. Cosmos, communautés, milieux. Paris : Éditions Amsterdam, 2012, p. 61.

Naturalisme, guerre psychologique et médiations

« Le rayonnement universel du naturalisme a été, pour les modernes, la voix royale qui menait à la paix. Néanmoins, la pensée naturaliste a aussi été la base sur laquelle l’occident a pratiqué sa « guerre psychologique ». L’occident moderne admoneste le reste du monde: nous tous vivons selon les mêmes lois biologiques et physiques et avons la même constitution biologique, sociale et psychologique. Cela, vous ne l’avez pas compris parce que vous êtes prisonniers de vos paradigmes culturels – paradigmes que nous avons dépassés grâce à la science. Mais la science n’est pas notre propriété, elle appartient à toute l’humanité! Prenez part à cette expérience, et ensemble, nous ne serons qu’un. Le problème avec cette « diplomatie » n’est pas le plaidoyer lui-même. Les arguments sont justes, mais ils mettent la charrue avant les boeufs; ils commencent où ils devraient éventuellement finir. Il est possible – d’un point de vue occidental […] – que, dans un futur lointain, nous vivions dans un monde commun comme le suggère la pensée naturaliste. Mais se comporter comme si ce monde existait déjà, et qu’aucune négociation ne serait nécessaire pour le réaliser, est le plus sûr moyen de créer des conflits. […] les réalités auxquelles s’attachent les être humains dépendent d’une série de médiations. Elles sont composées d’éléments hétérogènes et construisent leur propre histoire. La signification de ces éléments et du nombre de médiations nécessaires à leur construction fonde la valeur de ces réalités (plus il y a des éditions, plus le réel est perceptible). Nos réalités correspondent à des interprétations très diverses qui doivent être considérées avec précaution. Si une réalité prend de l’importance (dans l’espace et dans le temps), l’ensemble des médiations qui la portent doit être actualisé. Les réalités sont faillibles et nécessitent alors d’être vues et revisitées en permanence. »

LATOUR Bruno. Quel cosmos? Quelles cosmopolitiques? in LOLIVE Jacques, SOUBEYRAN Olivier (dir.). L’Émergence des cosmopolitiques. Colloque de Cérisy. Paris: La Découverte, 2007, p. 69-84 in HACHE, Émilie (dir.). Écologie politique. Cosmos, communautés, milieux. Paris : Éditions Amsterdam, 2012, p. 45-47.