Mettre en question le concept de nature

« La scène moderne présente une nature commune à tous, universelle, à laquelle les sciences modernes nous ont donné accès, et sur le fond de laquelle s’inventent des cultures, c’est-à-dire des représentations plus ou moins pertinentes et adéquates de cette nature. Toutes les conceptions de la nature à l’exception de la nôtre sont au fond des croyances, que l’on critiquait hier et que l’on tolère aujourd’hui, sans que cela change le fond du problème. Comme le dit Viveiros de Castro, la différence avec « les Autres », ce n’est pas la culture (que l’on accorde à tous), mais la nature, à laquelle seuls les Modernes auraient accès. Or mettre véritablement en question le concept de nature signifie d’abord prendre acte de l’absence d’un substrat commun universel, et par conséquent ne plus penser les différentes conceptions du monde en termes de représentations, mais de cosmologies différentes, de mondes différents, sans hiérarchie entre eux. »

HACHE, Émilie (Dir). Écologie politique. Cosmos, communautés, milieux. Paris : Éditions Amsterdam, 2012, p. 21.

Des « Pauvres de Dieu » aux Misérables

« L’histoire des pauvres en Europe a fait l’objet d’une immense bibliographie qui a mis à jour les principales inflexions. On ne sait pas que, jusqu’au XIIIe siècle environ, l’opinion dominante valorise la pauvreté, l’exalte même parfois comme une vertu sanctifiante. Fort de l’exemple du Christ, mais aussi de ceux de Job, de Lazare – auxquels on peut associer également la figure très positive du philosophe grec Diogène -, le pauvre est « pauvre de Dieu », « pauvre du Christ ». De son exemple s’inspire le voeu de pauvreté des ordres mendiants. Son attitude renvoie au comportement du Christ qui se dépouille de ses riches, et devoir est fait au chrétien de lui donner l’aumône. Pour les Pères de l’Église comme pour les autorités qui en émanent, la mendicité n’est donc pas considérée comme infamante. Des doutes surgissent certainement, et des récits circulent sur la tromperie et la dissimulation de certains, mais ils ne suffisent pas à remettre en cause la doctrine de l’Église.

La rupture décisive a lieu entre la fin du XIIe siècle et le milieu du XIIIe siècle, dictée pour partie par les évolutions économiques et sociales. La pauvreté était jusque-là collective et universelle. La précarité était générale, elle touchait une large majorité de la population et était atténuée par les solidarités de village, de paroisse, de seigneurie. Les contextes changent à partir de là: l’accroissement démographique, les transformations des structures agraires, la croissance urbaine et celle de l’économie monétaire tendent à compliquer et stratifier la société. L’essor du capitalisme marchand entend ne pas s’encombrer de ces « inutiles au monde » et insiste à l’inverse sur la valeur cardinale du « travail ». En France et en Angleterre, c’est au XIIIe siècle qu’apparaissent les termes de vagabond et de vagrant. On tend à passer d’une pauvreté générale et collective, donc acceptée, à une pauvreté individuelle. Les pauvres ne constituent plus une masse de la population, n’incarnent plus le corps social. Ils n’en constituent plus qu’une partie que l’on va peu à peu stigmatiser. La pauvreté cesse donc d’être une valeur positive pour devenir le produit d’une déchéance. Dans les communes italiennes d’abord, puis rapidement dans toute l’Europe chrétienne, émerge la figure du « pauvre honteux », qui ne s’exhibe pas, ne mendie pas. Elle éclaire en contrepoint l’essor d’une autre catégorie, antithétique, celle des mauvais pauvres que l’on commence à décrire comme laids, sales, infirmes, méchants, en guenilles, méprisables, errants. Ce moment est décisif. La dichotomie produite déclenche un processus d’ « étiquetage » capital dans l’histoire des représentations de la marge. C’est là, au début du XIVe siècle selon Michel Mollat, que naît la catégorie de « classe dangereuse ». Les crises qui s’enchaînent alors, guerres, peste noire, famines, accentuent ce phénomène. Ce changement de perception a des conséquences majeures sur le monde des indigents, confrontés à la stigmatisation et à une répression croissante, et bientôt à la tentation de l’enfermement.

On assiste en effet, à compter de ce moment, à un déclin continu et irrémédiable des bons pauvres, de moins en moins nombreux, au profit des mauvais pauvres, de plus en plus désavoués. La Réforme accentue encore ces inflexions. Soucieuse de bannir les « oeuvres », elle croit à la prédestination, valorise le travail, et n’entend plus glorifier la pauvreté, mais l’éradiquer. D’innombrables représentations en résultent, qui associent  désormais l’indigent à tous les comportement transgressifs et déviants, insistent sur la fainéantise, la tricherie, la tromperie, auxquelles se livrent une « nuée d’insectes malfaisants et voraces », de « pirates », de déchets, de détritus, de parasites sociaux. « La pauvreté elle-même n’est plus comme au Moyen-Âge le signe d’une transcendance, l’image du Christ sur terre, résume un publiciste de la fin du XIXe siècle. Elle est le signe d’une déchéance, l’image de l’animalité qui menace l’humanité. » Les rares bons pauvres finissent par se réduire à une poignée d’infirmes, d’invalides, de vieillards ou d’orphelins, mais encore la suspicion les frappe-t-elle toujours. Tout vrai pauvre étant nécessairement honteux, tous ceux que l’on peut voir sont a priori des misérables. »

KALIFA, Dominique. Les bas-fonds. Histoire d’un imaginaire. Paris : Éditions du Seuil, 2013, p. 76-78.