Régime de plaisir en milieu liquide

« Pour vous aider à concevoir un consommateur basé sur le corps et fasciné par celui-ci, imaginez être un musicien jouant de son instrument pour son propre plaisir privé, non partagé, tout en étant l’unique auditeur de la musique douce et apaisante, ou existante et enivrante, qui s’échappe de l’instrument. Imaginer cela n’a rien de difficile puisqu’il s’agit d’une expérience couramment vécue ou observée. Le hic, toutefois, c’est que le défi auquel sont confrontés les consommateurs correctement formés ne s’arrête pas là. Les instruments, dont ces clients sont exhortés à jouer afin de produire les mélodies agréables qu’on leur a promis qu’ils entendraient, sont précisément eux-mêmes. S’ils veulent exprimer et consommer les savoureuses sensations que leurs corps sont censés produire, on leur apprend à tenir simultanément trois rôles distincts: celui du musicien, celui de l’auditeur et celui de l’instrument. On les pousse à synchroniser et entremêler ces trois rôles – mais les objets de leurs efforts refusent obstinément de se laisser amener (ou d’y rester un tant soi peu) à un état d’équilibre entièrement satisfaisant et dépourvu de friction les uns envers les autres.
Le plus intriguant et obsédant des nombreux défis est le régime on ne peut plus désagréable auquel il convient de soumettre votre corps – en tant qu’outil de fabrication de sensations agréables – pour qu’il produise en continu. On en est réduit à prier et espérer qu’après avoir sérieusement administré ce régime au corps en sa capacité d’outil de production du plaisir, ce corps – cette fois dans sa capacité de connaisseur de sensations – sera encore prêt à faire office de réceptacle reconnaissant, efficace, adroit et convenable, pour les plaisirs tels qu’ils se présentent. Le langage courant subsume cette capacité du corps de produire les plaisirs qu’il risque de savoir apprécier dans la catégorie « forme ». L’ennui, cependant, c’est que le fait d’amener le corps à un état de « forme » jure trop souvent avec le but que cet état est censé servir … »

BAUMAN, Zygmunt. La vie liquide. Paris : Librairie Arthème Fayard/Pluriel, 2013, p. 147-148.

Ressources individuelles et service du groupe

« L’individualité est une tâche confiée à ses membres par la société des individus – confiée comme tâche individuelle, à accomplir individuellement, par des individus utilisant à cette fin leurs ressources individuelles. Et pourtant, ladite tâche est contradictoire, elle va à l’encontre du but recherché; de fait, il est impossible de l’accomplir. »

BAUMAN, Zygmunt. La vie liquide. Paris : Librairie Arthème Fayard/Pluriel, 2013, p. 34.