L’essence de la société secrète

« Dans ces conditions, la société secrète est la forme adéquate pour des contenus qui sont encore en quelque sorte dans leur enfance, avec la vulnérabilité propre aux premiers stade du développement. Quand ils sont jeunes, la connaissance, la religion, la morale, le parti sont bien souvent encore faibles, ils ont besoin d’être protégés, et c’est pour cette raison qu’ils se dissimulent. Les périodes où s’élaborent de nouveaux contenus existentiels, rencontrant l’opposition des pouvoirs en place, sont donc prédestinées à l’éclosion des sociétés secrètes, comme on le voit par exemple au XVIIIe siècle. » 

SIMMEL, Georg. Secret et sociétés secrètes. Paris : Circé, 1996, p. 64

« L’essence de la société secrète en tant que telle, c’est l’autonomie. Mais c’est une autonomie qui confine à l’anarchie; le fait de sortir du cadre général entraîne aisément pour la société secrète une absence de racines profondes, de stabilité existentielle, et de soutien normatif. Et c’est ce manque que la précision et la minutie du rituel vient pallier. Ici on voit à quel point l’homme a besoin d’un certain équilibre entre la liberté et la loi, et quand les quantités respectives de l’une ou l’autre ne lui viennent pas d’une source unique, il s’efforce de compléter le quantum donné de l’une par un certain quantum de l’autre, qu’il puise à une source quelconque, jusqu’à ce que l’équilibre soit rétabli. » 

SIMMEL, Georg. Secret et sociétés secrètes. Paris : Circé, 1996, p. 85

« Il est rare que l’homme ait une attitude tranquille et rationnelle à l’égard de ce qu’il connaît mal ou peu. Son comportement est partagé entre la légèreté – traiter l’inconnu comme si il n’existait pas – et l’angoisse délirante – le gonfler pour en faire une masse énorme de dangers effroyables. C’est ainsi que la société secrète semble dangereuse, simplement parce qu’elle est secrète. » 

SIMMEL, Georg. Secret et sociétés secrètes. Paris : Circé, 1996, 49 p.

Les juristes et l’État

« La vision de l’État comme ensemble de personnes organisées qui mandatent l’État est la vision tacitement démocratique de la société civile dont l’État, dans les mauvaises occasions, se coupe (quand on parle de société civile, c’est pour dire que l’État devrait se rappeler l’existence de la société civile). Selon l’implicite de cette hiérarchie, ce qui existe d’abord, c’est la société organisée ayant un gouvernement autonome, etc., et cette société s’exprime, se manifeste, s’accomplit dans le gouvernement auquel elle délègue le pouvoir de s’organiser.

Cette vision démocratique est complètement fausse et ce que je voudrais démontrer […] c’est que c’est l’État au sens de « ensemble de services d’une nation » qui fait l’État au sens de « ensemble de citoyens avec une frontière ». Il y a une inversion inconsciente des causes et des effets qui est typique de la logique du fétichisme, une fétichisation de l’État qui consiste à faire comme si l’État-nation, l’État comme population organisée était premier alors que la thèse que je voudrais avancer, que je voudrais mettre à l’épreuve d’une sorte d’histoire de la genèse de l’État dans deux ou trois traditions, c’est l’idée inverse : c’est-à-dire qu’il y a un certain nombre d’agents sociaux – parmi lesquels les juristes – qui ont joué un rôle éminent, en particulier les détenteurs de ce capital de ressources organisationnelles qu’était le droit romain. Ces agents ont construit progressivement cette chose que nous appelons l’État, c’est-à-dire un ensemble de ressources spécifiques autorisant leurs détenteurs à dire ce qui est bien pour le monde social dans son ensemble, à énoncer l’officiel et à prononcer des mots qui sont en fait des ordres, parce qu’ils ont derrière eux la force de l’officiel. La constitution de cette instance s’est accompagnée de la construction de l’État au sens de la population comprise dans des frontières. Autrement dit, c’est en construisant cette sorte de chose extraordinaire qu’est un État, en construisant cet ensemble de ressources organisationnelles, à la fois matérielles et symboliques, auquel nous associons la notion d’État, que les agents sociaux responsables de ce travail de construction et d’invention ont construit l’État au sens de population unifiée parlant la même langue auquel nous associons d’ordinaire le rôle de cause première.» 

BOURDIEU, Pierre. Sur l’État. Paris : Éditions Raisons d’agir / Éditions du Seuil, 2012, p. 63-64.

« Le juriste est un professionnel officiellement mandaté pour créer ex officio des fictions officielles. Voilà le travail sur le langage qui n’est pas des jeux de mots. Une des recherches en sciences sociales consiste à réveiller des sens morts, tués par ce que Weber appelle la routinisation, la banalisation. Pour créer de l’officiel, il faut créer de l’officium, la fonction à partir de laquelle on est en droit de créer l’officiel. Autrement dit, l’État, c’est le lieu d’où l’on dit l’officiel. […] En fait la description de l’officiel renvoie à la genèse de l’officiel, de l’État qui a fait l’officiel. […] Je simplifie car on ne peut pas dire que ce sont les juristes et les canonistes qui ont fait l’État, mais ils y ont grandement contribué. Je pense qu’on ne peut pas faire une généalogie de l’État occidental sans faire intervenir le rôle déterminant des juristes nourris de droit romain, capables de produire cette fictio juris, cette fiction de droit. L’État est une fiction de droit produite par les juristes qui se sont produits en tant que juristes produisant l’État.» 

BOURDIEU, Pierre. Sur l’État. Paris : Éditions Raisons d’agir / Éditions du Seuil, 2012, p. 101.

« … l’institution existe deux fois, elle existe dans l’objectivité et dans la subjectivité, dans les choses et dans les cerveaux. Une institution réussie, qui est donc capable d’exister à la fois dans l’objectivité des règlements et dans la subjectivité de structures mentales accordées à ces règlements, disparaît en tant qu’institution. On cesse de la penser comme ex instituto (Leibniz, pour dire que la langue est arbitraire, disait ex instituto, c’est-à-dire à partir d ‘un acte d’institution) Une institution qui réussit s’oublie et se fait oublier comme ayant eu une naissance, comme ayant eu un commencement. » 

BOURDIEU, Pierre. Sur l’État. Paris : Éditions Raisons d’agir / Éditions du Seuil, 2012, p. 198.

La photo du candidat

« D’abord, l’effigie du candidat établit un lien personnel entre lui et les électeurs; le candidat ne donne pas à juger seulement un programme, il propose un climat physique, un ensemble de choix quotidiens exprimés dans une morphologie, un habillement, une pose. La photographie tend ainsi à rétablir le fond paternaliste des élections, leur nature « représentative » […]. Dans la mesure où la photographie est ellipse du langage et condensation de tout un « ineffable » social, elle constitue une arme anti-intellectuelle, tend à escamoter la « politique » (c’est-à-dire un corps de problèmes et de solutions) au profit d’une « manière d’être », d’un statut socialo-moral. […]

    La photographie électorale est donc avant tout reconnaissance d’une profondeur, d’un irrationnel extensif à la politique. Ce qui passe dans la photographie du candidat, ce ne sont pas ses projets, ce sont ses mobiles, toutes circonstances familiales, mentales, voire érotiques, tout ce style d’être, dont il est à la foi le produit, l’exemple et l’appât. Il est manifeste que ce que la plupart de nos candidats donnent à lire dans leur effigie, c’est une assiette sociale, le confort spectaculaire de normes familiales, juridiques, religieuses, la propriété infuse de ces biens bourgeois que sont par exemple la messe du dimanche, la xénophobie, le bifteck-frites et le comique de cocuage, bref ce qu’on appelle une idéologie. Naturellement, l’usage de la photographie électorale suppose une complicité: la photo est miroir, elle donne à lire du familier, du connu, elle propose à l’électeur sa propre effigie, clarifiée, magnifiée, portée superbement à l’état de type. C’est d’ailleurs cette majoration qui définit très exactement la photogénie: l’électeur se trouve à la fois exprimé et hérissé, il est invité à s’élire soi-même, à charger le mandat qu’il va donner d’un véritable transfert physique: il fait délégation de sa « race ».     

[…] La pose de face accentue le réalisme du candidat […]. Tout y exprime la pénétration, la gravité, la franchise: le futur député fixe l’ennemi, l’obstacle, le « problème ». La pose de trois quarts, la plus fréquente, suggère la tyrannie d’un idéal: le regard se perd noblement dans l’avenir, il n’affronte pas, il domine et ensemence un ailleurs pudiquement indéfini. Presque tous les trois quarts sont ascensionnels, le visage est levé vers une lumière surnaturelle qui l’aspire, l’élève dans les régions d’une haute humanité, le candidat atteint à l’olympe des sentiments élevés, où toute contradiction politique est résolue, […] tout cela coexiste paisiblement dans ce regard pensif fixé sur les intérêts occultes de l’Ordre. »

BARTHES, Roland. Mythologies. Paris: Éditions du Seuil, 1957, p. 177-178