Lire « Elle » en 1957

« Tel est ce monde d’Elle: les femmes y sont toujours une espèce homogène, un corps constitué, jaloux de ses privilèges, encore plus amoureux de ses servitudes; l’homme n’y est jamais à l’intérieur, la féminité est pure, libre, puissante; mais l’homme est partout autour, il presse de toutes parts, il fait exister; il est de toute éternité l’absence créatrice, celle du dieu racinien: monde sans hommes, mais tout entier constitué par le regard de l’homme, l’univers féminin d’Elle est très exactement celui du gynécée. »

BARTHES, Roland. Mythologies. Paris: Éditions du Seuil, 1957, p. 62

Pourquoi les acteurs suent dans les péplums américains?

« … tous les visages suent sans discontinuer: hommes du peuple, soldats, conspirateurs, tous baignent leurs traits austères et crispés dans un suintement abondant. […] les gros plans sont si fréquents, que, de toute évidence, la sueur est ici un attribut intentionnel. Comme la frange romaine ou la natte nocturne, la sueur est, elle aussi, un signe. […] Tout le monde sue parce que tout le monde débat quelque chose en lui-même; nous sommes censés être ici dans le lieu d’une vertu qui se travaille horriblement, c’est-à-dire dans le lieu même de la tragédie, et c’est la sueur qui a charge d’en rendre compte: le peuple, traumatisé par la mort de César, puis par les arguments de Marc-Antoine, le peuple sue, combinant économiquement, dans le seul signe, l’intensité de son émotion et le caractère frustre de sa condition. Et les hommes vertueux, Brutus, Cassius, Casca, ne cessent eux aussi de transpirer, témoignant par là de l’énorme travail physiologique qu’opère en eux la vertu qui va accoucher d’un crime. Suer, c’est penser (ce qui repose évidement sur le postulat, bien propre à un peuple d’hommes d’affaires, que: penser est une opération violente, cataclysmique, dont la sueur est le moindre signe). »

BARTHES, Roland. Mythologies. Paris: Éditions du Seuil, 1957, p. 31