La société est désordre

« D’abord, il est nécessaire de le répéter, la société s’appréhende comme un ordre approximatif et toujours menacé; à des degrés variables selon les types ou formes, elle est le produit des interactions de l’ordre et du désordre, du déterminisme et de l’aléatoire. Ensuite, elle met en présence de configurations dont la reproduction n’est pas assurée. Ce terme même est rendu trompeur par l’effet de l’analogie, et néfaste parce qu’il cache la réalité du social qui résulte d’une production continue, jamais achevée. Enfin, la société se donne à voir comme un ensemble unifié, comme une forme dont la cohérence interne s’impose, mais avant tout par le jeu des écrans qui masquent les coupures et les désajustements. Ce qui est nommé « société » ne correspond pas à un ordre global déjà là, déjà fait, mais à une construction d’apparence et de représentations ou à une anticipation nourrie par l’imaginaire. Le social, peut-on dire par formule, est sans fin à la recherche de son unification; tel est son horizon. » 

BALANDIER, Georges. Le désordre. Éloge du mouvement. Paris : Librairie Arthème Fayard, 1988, p. 68.

Les figures de la tradition

« Selon la conception occidentale, la tradition a deux figures: l’une, passive, qui manifeste sa fonction de conservation, de mise en mémoire; l’autre, active, qui lui permet de faire être ce qui a déjà existé. La parole, le symbole, le rite la maintiennent sous ce double visage. C’est par eux qu’elle s’insère dans une histoire où le passé se prolonge dans le présent, où celui-ci en appelle au passé; histoire déconcertante, puisque négatrice de son propre mouvement et réfractaire à la nouveauté. Elle veut exprimer en permanence la vérité, celle de l’ordre du monde dès l’origine. » 

BALANDIER, Georges. Le désordre. Éloge du mouvement. Paris : Librairie Arthème Fayard, 1988, p. 91.

L’éloge du mouvement

« La gestion du mouvement et donc du désordre, ne peut se réduire à une action défensive, à une opération de restauration, à un jeu d’apparences qui n’imposerait des effets d’ordre qu’en surface. Plus encore que dans les périodes paisibles, elle est une conquête, une création constante que des valeurs jeunes, une éthique nouvelle et largement partagée, orientent. Ce qui implique de donner toutes ses chances à ce qui est porteur de vie, et non à ce qui relève d’un fonctionnement mécanique, à la société civile et non aux appareils. […] faire participer de façon continue le grand nombre des acteurs sociaux aux définitions – toujours à reprendre – de la société, reconnaître la nécessité de leur présence dans ces lieux où se forment les choix qui la produisent et où s’engendrent les éléments de sa signification. Autrement dit, faire l’éloge du mouvement, dissiper les craintes qu’il inspire, et, surtout, ne jamais consentir à exploiter la peur confuse qu’il nourrit. » 

BALANDIER, Georges. Le désordre. Éloge du mouvement. Paris : Librairie Arthème Fayard, 1988, p. 249.

Le sujet est une femme

« … parce qu’elles ont été soumises au pouvoir masculin, les femmes sont nécessairement les agents principaux du changement global de la société qui est en train de bouleverser le modèle occidentale de modernisation, si élitiste et masculin. Ce changement ne conduit pas à la domination de femmes sur les hommes, mais au dépassement de l’opposition hommes/femmes à travers ce qu’on peut appeler une féminisation de la société. » 

TOURAINE, Alain. La fin des sociétés. Paris : Éditions du Seuil, 2013, p. 292 (La couleur des idées).

« On a voulu que les femmes deviennent les égales des hommes; ce but n’a pas été atteint, mais ce sont aujourd’hui les hommes qui se rapprochent des femmes. ils reconnaissent que leur personnalité est plus riche que la leur. Nous n’allons pas entrer dans une société de femmes; nous y sommes déjà. Le plus remarquable dans cette conversion nécessaire des hommes est qu’ils sont amenés à rompre avec leur habitude de penser par couple d’opposition, pour adopter la minière de penser des femmes par combinaison de termes apparemment opposés – ce qui conduit à des jugements plus ambivalents et donc plus flexibles. » 

TOURAINE, Alain. La fin des sociétés. Paris : Éditions du Seuil, 2013, p. 288-289 (La couleur des idées).

« En réalisant l’alliance de la vie privée – et notamment de la sexualité – et de la vie professionnelle dans sa vie, la femme provoque un double renforcement du sujet en elle: en réintégrant dans le vie consciente une partie de ce qui était refoulé dans l’inconscient et en détruisant l’image paternelle comme source d’interdits et de punitions. Le sujet ainsi renforcé accroît la capacité de l’individu à devenir acteur. La destruction du super-ego masculin n’oblige-t-elle pas les individus à chercher an eux-mêmes la source de leurs droits et donc la capacité de résister aux devoirs que leur impose leur société? La sexualité est reconnue, acceptée, réhabilitée, pas seulement comme un effet de l’évolution des idées, mais surtout parce qu’elle est vécue comme un élément majeur de la résistance de la personnalité individuelle à tous les thèmes culturels qui ont partie liée avec l’interdit. » 

TOURAINE, Alain. La fin des sociétés. Paris : Éditions du Seuil, 2013, p. 288-289 (La couleur des idées).

« On peut affirmer que ce sont les femmes qui contribuent pour l’essentiel à construire un nouveau modèle culturel, qui donne la priorité au rapport de soi à soi sur le rapport de soi au monde à travers le travail, la technique, l’entreprise. » 

TOURAINE, Alain. La fin des sociétés. Paris : Éditions du Seuil, 2013, p. 288 (La couleur des idées).