L’émergence du sujet

« Plus le voile des connaissances, des instruments, des plans et des stratégies s’épaissit, plus nous sommes séparés de nos milieux naturels par le milieu technique que nous construisons et plus nous nous tournons vers nous-mêmes, vers nos calculs et nos hypothèses, mais aussi vers nos exigences et nos principes. Nous devenons de plus en plus puissants, mais aussi de plus en plus fragiles. À mesure que nous devenons des créateurs plus habiles, nous nous mettons davantage en danger, car nul ne peut être à la fois créature et créateur. Quand nous étions seulement créatures, si faibles que fussent nos forces, nous nous sentions soutenus, encore plus que contraints, par le monde qu’un être supérieur avait créé, mais en nous créant nous-mêmes à son image. Mais, à partir du moment où un dieu s’est fait homme, les hommes ont commencé à se transformer en dieux, à voler plus vite que les anges, à chanter mieux que les oiseaux. Jusqu’à ce que nous perdions la force et la spontanéité des créatures pour nous abandonner aux songes qui obsèdent les créateurs. Nous ne sommes pas chassés de nous-mêmes par la masse de nos oeuvres, mais nous n’avons plus d’autre existence que la conscience de notre être. Nous finissons par comprendre que nous ne pouvons plus vivre si nous ne tuons pas d’abord les dieux, puis les rois, les armées, les banques et les réseaux de communication, enfin l’histoire et l’avenir, pour dépendre entièrement des gestes par lesquels nous nous transformons et devenons de plus en plus puissants et en même temps de plus en plus fragiles. C’est alors que nous pouvons nous soumettre entièrement à notre rôle de créateurs, au point de dissoudre notre subjectivité dans notre recherche de subjectivation. La créature en nous échappe en partie au créateur que nous sommes devenus, et c’est sur les ruines du moi que s’élève le sujet.

Après avoir traversé les rideaux de feu du XXe siècle, qui ont brûlé les illusions des bourgeoisies et des prolétariats conquérants, nous sommes arrivés dans un espace et dans un temps où les phénomènes n’existent plus qu’à travers le miroir que nous promenons sur les mondes qui fut celui de la nature puis celui de la société et de ses avenirs, et qui n’est plus que le laboratoire où nous cherchons à nous connaître nous-mêmes et à défendre notre liberté créatrice. »

TOURAINE, Alain. La fin des sociétés. Paris : Éditions du Seuil, 2013, p. 603-604 (La couleur des idées).

La situation post-sociale

« L’important pour nous n’est pas d’annoncer ce que seront les conflits et les politiques de demain, mais de nous rendre compte que nous sommes en train de passer d’un jour à un autre, que nous sommes encore dans la nuit, dans la confusion, que nous sommes obligés de dire des choses nouvelles avec des mots anciens. C’est pourquoi notre tâche la plus urgente est de trouver des mots nouveaux, de construire de nouvelles analyses à la fois semblables et différentes et d’apprendre à relire le passé à la lumière du présent. »

TOURAINE, Alain. La fin des sociétés. Paris : Éditions du Seuil, 2013 p. 342 (La couleur des idées).

« … alors que la sociologie classique a affirmé la réciprocité du point de vue du système et du point de vue des acteurs, ces deux points de vue se séparent dans le nouveau type de situation, ce qui élimine l’idée de société, qui était définie avant tout par cette réciprocité de perspectives. Les situations sont définies dans des termes de moins en moins sociaux et, parallèlement, les acteurs cessent d’être sociaux, c’est-à-dire d’être définis par leur position dans l’organisation sociale, pour être de plus en plus directement définis en termes éthiques. La recherche d’un point d’équilibre entre les besoins de la société et les intérêts ou l’autonomie des acteurs perd tout sens. Les systèmes, économiques ou politiques, nationaux ou internationaux et globaux, sont orientés par la recherche de l’intérêt, tandis que les acteurs sont guidés par l’affirmation de leurs droits, qui font d’eux des sujets dont la légitimité est supérieure à celle des organisations et même à celle des institutions. Ce dernier point est si important qu’il définit le nouveau type de situation sociale dans lequel nous sommes entrés: les droits y occupent une place supérieure à celle des lois, car les droits ont un fondement universel, tandis que les lois sont définies par référence aux fonctions nécessaires à la survie et à l’adaptation de systèmes sociaux particuliers.

Cette observation doit être élargie. Nous avons été habitués à penser que les infrastructures des sociétés sont de plus en plus complexes, non seulement tactiquement mais surtout économiquement, alors que les conduites individuelles sont de plus en plus standardisées ou identifiables en termes simples, par exemple de hiérarchie de revenus, de sorte que la consommation est réduite à un ensemble de signes du niveau économique, à peine complété par des références à des traditions culturelles […]. Cette image ne correspond plus à la réalité. […]

Les conduites dirigées vers les personnes croissent beaucoup plus vite que la recherche de produits indispensables à la vie individuelle ou collective. Et, surtout, les conduites qui mobilisent des jugements et des choix culturels, donc des jugements moraux, sont de plus en plus nombreuses et importantes, alors que les conduites seulement économiques croissent plus lentement et perdent même une partie de leur importance. Alors qu’on déplore la perte d’importance des « valeurs », c’est l’inverse qui s’impose: les déterminants économiques sont moins puissants, tandis que les choix intellectuels et les jugements moraux le deviennent d’avantage. » 

TOURAINE, Alain. La fin des sociétés. Paris : Éditions du Seuil, 2013, p. 91-94 (La couleur des idées).

« A rebours des conceptions dominantes dans les sociétés qui ont précédé la nôtre, nous ne croyons plus que c’est la bonne société qui fait les bons individus, en d’autres termes nous ne croyons plus que la socialisation soit le meilleur chemin vers l’individuation. » 

TOURAINE, Alain. La fin des sociétés. Paris : Éditions du Seuil, 2013, p. 149 (La couleur des idées).

« Le pont social qui reliait le monde des ressources au monde des valeurs s’est écroulé. Nous sommes obligés de remonter sur la rive opposée à celle des ressources pour prendre appui non plus sur des forces sociales mais sur des exigences éthiques qui s’opposent à la domination des intérêts sur l’expérience humaine. » 

TOURAINE, Alain. La fin des sociétés. Paris : Éditions du Seuil, 2013, p. 240 (La couleur des idées).

« Ne nous étonnons pas. Nous avons vécu dans des sociétés qui parlaient d’elles en termes religieux ou politiques avant d’évoluer dans des sociétés industrielles dont la conscience économique et sociale était si forte qu’elle nous semblait naturelle. Nous devrions déjà être habitués à ce que le monde où nous sommes entrés parle plus volontiers de groupes ethniques ou religieux que de classes et se présente lui-même plus aisément en termes culturels qu’en termes sociaux. Entrons dans ce monde nouveau les yeux ouverts.. » 

TOURAINE, Alain. La fin des sociétés. Paris : Éditions du Seuil, 2013, p. 90 (La couleur des idées).