La transmission des valeurs faibles

« La leçon historique de l’immigration américaine est très importante pour l’anthropologie. Elle relativise la force supposée des valeurs portées par la famille, elle éloigne d’un modèle « psychanalytique » imaginant exclusivement la transmission de valeurs fortes, comme enfoncées à coup de marteau dans l’inconscient des enfants. De tels mécanismes existent assurément, mais on doit aussi admettre la transmission de valeurs faibles, reproduites par un environnement plus large que la famille comme l’école, la rue, le quartier ou l’entreprise, selon un processus mimétique diffus et léger. Le territoire, autant que la famille, transmet ses valeurs. Sans cette hypothèse, nous ne pourrions comprendre l’existence des États-Unis, du Canada ou de l’Australie. »

TODD, Emmanuel. Qui est Charlie? Sociologie d’une crise religieuse. Paris: Éditions du Seuil, 2015, p. 141

« L’hypothèse communautaire suppose la perpétuation d’une culture avec, en son coeur, celle d’une organisation familiale. Or, ce qui est caractéristique de la famille maghrébine, ou malienne, c’est précisément qu’elle se désintègre bien plus qu’elle ne survit. Elle se désintègre parce que les contacts entre enfants d’immigrés et enfants de la société d’accueil ont été ouverts suffisamment longtemps pour que les valeurs françaises fondamentales, l’idée d’égalité des sexes notamment – en dépit de tout ce qui est dit par le système médiatique – , aient été transmises aux enfants d’Algériens, de Tunisiens et de Marocains. L’analphabétisme des premières générations immigrées ne laissait à vrai dire aucune chance à la culture d’origine. »

TODD, Emmanuel. Qui est Charlie? Sociologie d’une crise religieuse. Paris: Éditions du Seuil, 2015, p. 191

« … l’autorité du père analphabète a été tout simplement désintégrée par l’éducation d’un fils qui avait atteint le collège, le lycée ou l’université. Exit la « culture musulmane ». En revanche, la rapidité et la violence du processus ont induit une importante désorientation psychologique et, c’est vrai, pas mal de délinquance. Oui, il y a beaucoup d’enfants d’immigrés dans les prisons, mais justement parce que leur culture d’origine, pulvérisée, n’a pu  les protéger, parce qu’au-delà des étiquettes que la société leur colle ou qu’ils se collent eux-mêmes, ils ne sont pas tellement « arabes » ou « musulmans». »

TODD, Emmanuel. Qui est Charlie? Sociologie d’une crise religieuse. Paris: Éditions du Seuil, 2015, p. 191

« … l’assimilation ne doit pas conduire à une mise en application dogmatique et contre-productive des principes. Le rêve doit tenir compte de la réalité du monde, du rythme de la vie, des difficultés sociales et économiques du moment. L’idéologie de l’homme universel ne doit mener ni le citoyen de la société d’accueil, ni l’immigré, à cesser d’être un homme. Il faut savoir donner du temps au temps, accepter de vivre l’imperfection des transitions, regarder avec tendresse les faiblesses des uns et des autres. Non seulement parce qu’une telle attitude est bonne en soi – et elle l’est vraiment -, mais aussi parce que la bienveillance est plus efficace à long terme que la confrontation, toujours génératrice de haine et de polarisation. »

TODD, Emmanuel. Qui est Charlie? Sociologie d’une crise religieuse. Paris: Éditions du Seuil, 2015, p. 235

La religion et le parti

« Le problème de la société française ne se réduit pas à une banlieue travaillée par une montée du terrorisme islamique, il est beaucoup plus vaste. La focalisation sur l’islam révèle en réalité un besoin pathologique des couches moyennes et supérieures de détester quelque chose ou quelqu’un, non pas simplement la peur d’une menace montant des bas fonds de la société, même si le nombre des départs de jeunes djiahdistes vers la Syrie ou l’Irak mérite aussi une analyse sociologique. La xénophobie, hier réservée aux milieux populaires, migre vers le haut de la structure sociale. Les classes moyennes et supérieures cherchent leur bouc émissaire. »

TODD, Emmanuel. Qui est Charlie? Sociologie d’une crise religieuse. Paris: Éditions du Seuil, 2015, p. 17

« Les idéologues français des années 1990-2000, fort occupés à dénoncer, le plus souvent après la bataille, les méfaits du communisme vaincu, ont oublié de voir ce que leur pays avait perdu avec le PCF. Une immense machine culturelle qui faisait vivre, dans les deux tiers laïques de la France, en milieu populaire, la foi dans le progrès, dans l’éducation, c’est-à-dire au fond le meilleur de la culture bourgeoise, sans oublier la confiance en l’universel et le refus de la xénophobie. Stalinien dans sa pratique administrative, le PCF était libéral dans ses moeurs et élevé dans sa moralité. Il n’acceptait pas en son sein de militants tenant des propos anti-arabes. J’évoque ici mes propres souvenirs du parti dans mes années 1967-1969. Le déclin de la France centrale et son actuel pessimisme résultent, pour une part, de l’effondrement du Parti communiste. »

TODD, Emmanuel. Qui est Charlie? Sociologie d’une crise religieuse. Paris: Éditions du Seuil, 2015, p. 122

« La bonne référence, pour comprendre la désorientation des jeunes des banlieues, ce n’est pas ce qui se passe dans la vallée de l’Euphrate et le désert syrien, mirage et puits de violence surgis d’un autre monde. C’est ce qui c’est passé en Angleterre pendant la première révolution industrielle: la déculturation brutale des ouvriers, produisant fragilité familiale, difficultés éducatives et alcoolisme. L’une des voies de survie avait été, pour les plus qualifiés de ces ouvriers, le protestantisme des sectes. Aux frontières de l’anéantissement par le marché, l’homme peut trouver un ultime point d’appui dans une foi religieuse qui lui donne des lois et une espérance. »

TODD, Emmanuel. Qui est Charlie? Sociologie d’une crise religieuse. Paris: Éditions du Seuil, 2015, p. 192