Qu’est-ce que la Galère?

« La galère est une action de classes dangereuses en ce qu’elle ne découle pas uniquement d’un défaut de régulation, d’une anomie, elle ne se réduit pas non plus à une absence d’intégration, à une exclusion, elle procède aussi de l’absence de mouvement social et de conscience de classe. La domination subie n’a pas, à proprement parler, de sens. Dans le trou et le vide laissés par la destruction des anciennes formes de conscience de classe et par l’absence de nouveaux mouvements, les acteurs ne définissent aucun adversaire social et aucun enjeu du conflit qui pourrait les opposer à des formes de domination. La violence et le sentiment de vivre dans une jungle remplacent le conflit et l’acteur des classes dangereuses est défini comme « enragé ». »

DUBET, François. La Galère: jeunes en survie. Paris: Points, 2008, p. 45 (Edition originale Arthème Fayard, 1987)

« Avec la double orientation complémentaire de la force et du nihilisme, la rage résulte de l’absence de rapports de classe. Si l’on accepte de définir un rapport de classe comme un conflit construit autour d’orientations culturelles centrales, la force et le nihilisme sont les deux faces complémentaires de la décomposition de ce rapport: la force est la guerre de  tous contre tous, et le nihilisme l’absence de sens de cette guerre. La rage, comme haine et comme absence d’espoir ou plus exactement absence de désir d’espoir, est au confluent de ces deux dimensions. »

DUBET, François. La Galère: jeunes en survie. Paris: Points, 2008, p. 133 (Edition originale Arthème Fayard, 1987)

« … l’expérience de la galère procède de la décomposition d’un système d’action, elle ne se réduit ni à une conduite anomique, ni à une réponse à des frustrations, ni aux stigmates dont les jeunes sont victimes. La galère résulte de la crise du système d’action des sociétés industrielles tout en participant, par certaines dimensions, de la formation d’un nouveau système d’action. »

DUBET, François. La Galère: jeunes en survie. Paris: Points, 2008, p. 55 (Edition originale Arthème Fayard, 1987)

« Il faut suivre pas à pas les raisonnements des individus eux-mêmes: bien souvent, ils commencent par construire une image relativement intégrée et « héroïque » de leur propre situation pour, ensuite, mettre en lumière leurs contradictions, leurs faiblesses et les aspects destructeurs d’une expérience à laquelle ils s’efforcent de survivre tant bien que mal. Dés lors, l’homogénéité de la sous-culture se fractionne et se détruit; la galère n’est pas une culture, elle est une expérience intime. »

DUBET, François. La Galère: jeunes en survie. Paris: Points, 2008, p. 20 (Edition originale Arthème Fayard, 1987)

La stigmatisation: un enjeu de lutte

« Lorsque le but ultime est d’ôter le stigmate de la différence, l’individu qui lutte pour ce faire finit souvent par s’apercevoir que sa propre vie s’en trouve politisée à tel point qu’elle s’écarte encore plus de l’existence normale qu’il s’est vu refuser à l’origine – même s’il reste vrai que ses efforts profiteront largement à la génération suivante, mieux acceptée grâce à lui. » 

GOFFMAN, Erving. Stigmate, les usages sociaux des handicaps. Paris : Les Éditions de Minuit, 1975, p. 136

« … dès lors qu’un individu affligé d’un stigmate atteint une position élevée dans sa profession, la politique ou les finances – et quelle que soit sa dépendance vis-à-vis du groupe stigmatique auquel il appartient – , il se voit le plus souvent investi d’une nouvelle carrière : représenter sa catégorie. Il s’aperçoit qu’il est désormais trop éminent pour éviter d’être présenté par les siens comme un exemple. (La faiblesse d’un stigmate peut donc se mesurer au degré d’éminence que peut conquérir un membre de la catégorie ainsi affligée, tout en réussissant à se soustraire à de telles pressions.) » 

GOFFMAN, Erving. Stigmate, les usages sociaux des handicaps. Paris : Les Éditions de Minuit, 1975, p. 40