Le principe d’altération se fonde sur le principe de continuité

« C’est par le fonctionnement des facultés réceptive et coordinative que se forment chez les sujets parlants des empreintes qui arrivent à être sensiblement les mêmes chez tous. Comment faut-il se représenter ce produit social pour que la langue apparaisse parfaitement dégagée du reste? Si nous pouvions embrasser la somme des images verbales emmagasinées chez tous les individus, nous toucherions le lien social qui constitue la langue. C’est un trésor déposé par la pratique de la parole dans les sujets appartenant à une même communauté, un système grammatical existant dans les cerveaux d’un ensemble d’individus; car la langue n’est pas complète dans aucun, elle n’existe parfaitement que dans la masse. »

DE SAUSSURE, Ferdinand. Cours de linguistique générale. Paris : Éditions Payot, 2016, p. 78-79. 

« Si par rapport à l’idée qu’il représente, le signifiant apparaît comme librement choisi, en revanche, par rapport à la communauté linguistique qui l’emploie, il n’est pas libre, il est imposé. La masse sociale n’est point consultée, et le signifiant choisi par la langue ne pourrait pas être remplacé par un autre. Ce fait, qui semble envelopper une contradiction, pourrait être appelé familièrement « la carte forcée ». On dit à la langue: « Choisissez! » mais on ajoute: « Ce sera ce signe et non un autre. » Non seulement un individu serait incapable, s’il le voulait, de modifier en quoi que ce soit le choix qui a été fait, mais la masse elle-même ne peut exercer sa souveraineté sur un seul mot; elle est liée à la langue qu’elle est.

  La langue ne peut donc plus être assimilée à un contrat pure et simple, et c’est justement de ce côté que le signe linguistique est particulièrement intéressant à étudier; car si l’on veut démontrer que la loi admise dans une collectivité est une chose que l’on subit, et non une règle librement consentie, c’est bien la langue qui en offre la preuve la plus éclatante.

  Voyons donc comment le signe linguistique échappe à notre volonté, et tirons ensuite les conséquences importantes qui découlent de ce phénomène.

  À n’importe quelle époque et si haut que nous remontions, la langue apparaît toujours comme un héritage de l’époque précédente. L’acte par lequel, à un moment donné, les noms seraient distribués aux choses, par lequel un contrat serait passé entre les concepts et les images acoustiques – cet acte, nous pouvons les concevoir, mais il n’a jamais été constaté. L’idée que les choses auraient pu se passer ainsi nous est suggérée par notre sentiment très vif de l’arbitraire du signe.

  En fait, aucune société ne connaît et n’a jamais connu la langue autrement que comme un produit hérité des générations précédentes et à prendre tel quel. C’est pourquoi la question de l’origine du langage n’a pas l’importance qu’on lui attribue généralement. Ce n’est pas même une question à poser; le seul réel de la linguistique, c’est la vie normale et régulière d’un idiome déjà constitué. Un état de langue donné est toujours le produit de facteurs historiques, et ce sont ces facteurs qui expliquent pourquoi le signe est immuable, c’est-à-dire résiste à toute substitution arbitraire. »

DE SAUSSURE, Ferdinand. Cours de linguistique générale. Paris : Éditions Payot, 2016, p. 158-159.

« Toutefois il ne suffit pas de dire que la langue est un produit des forces sociales pour qu’on voie clairement qu’elle n’est pas libre; se rappelant qu’elle est toujours l’héritage d’une époque précédente, il faut ajouter que ces forces sociales agissent en fonction du temps. Si la langue a un caractère de fixité, ce n’est pas seulement parce qu’elle est attachées au poids de la collectivité, c’est aussi qu’elle est située dans le temps. Ces deux faits sont inséparables. À tout instant, la solidarité avec le passé met en échec la liberté de choisir. Nous disons homme et chien parce que avant nous on a dit homme et chien. Cela n’empêche pas qu’il n’y ait dans le phénomène total un lien entre ces deux facteurs antinomiques: la convention arbitraire en vertu de laquelle le choix est libre, et le temps, grâce auquel le choix se trouve fixé. C’est parce que le signe est arbitraire qu’il ne connait d’autre loi que celle de la tradition, et c’est parce qu’il se fonde sur la tradition qu’il peut être arbitraire.

  Le temps, qui assure la continuité de la langue, a un autre effet, en apparence contradictoire au premier: celui d’altérer plus ou moins rapidement les signes linguistiques et, en un certain sens, on peut parler à la fois de l’immuabilité et de la mutabilité du signe.

  En dernière analyse, les deux faits sont solidaires: le signe est dans le cas de s’altérer parce qu’il se continue. Ce qui domine dans toute altération, c’est la persistance de la matière ancienne; l’infidélité au passé n’est que relative. Voilà pourquoi le principe d’altération se fonde sur le principe de continuité. »

DE SAUSSURE, Ferdinand. Cours de linguistique générale. Paris : Éditions Payot, 2016, p. 162-163.  

Des phénomènes récurrents

« Il s’agit là d’un phénomène récurrent dans l’histoire, dont la validité s’affirme encore aujourd’hui […]: les valeurs auxquelles les individus se raccrochent avec le plus d’obstination dans les conditions inappropriées sont celles qui autrefois leur permirent de triompher de l’adversité. »

DIAMOND, Jared. Effondrement. Paris : Éditions Gallimard, 2006, p. 447. 

Sur la pensée complexe

« L’ancienne pathologie de la pensée donnait une vie indépendante aux mythes et aux dieux qu’elle créait. La pathologie moderne de l’esprit est dans l’hyper-simplification qui rend aveugle à la complexité du réel. La pathologie de l’idée est dans l’idéalisme, où l’idée occulte la réalité qu’elle a mission de traduire et se prend pour seule réelle. La maladie de la théorie est dans le doctrinarisme et le dogmatisme, qui referment la théorie sur elle-même et la pétrifient. La pathologie de la raison est la rationalisation qui enferme le réel dans un système d’idées cohérent mais partiel et unilatéral, et qui ne sait ni qu’une partie du réel est irrationalisable, ni que la rationalité a pour mission de dialoguer avec l’irrationalisable.

Nous sommes aveugles au problème de la complexité. […] Or cet aveuglement fait partie de notre barbarie. Il nous fait comprendre que nous sommes toujours dans l’ère barbare des idées. Nous sommes toujours dans la préhistoire de l’esprit humain. Seule la pensée complexe nous permettrait de civiliser notre connaissance. »

MORIN, Edgar. Introduction à la pensée complexe. Paris : Éditions du Seuil, 2005, p. 23-24. 

« Pour moi, l’idée fondamentale de la complexité n’est pas que l’essence du monde est complexe et non pas simple. C’est que cette essence est inconcevable. La complexité est a dialogique ordre/désordre/organisation. Mais, derrière la complexité, l’ordre et le désordre se dissolvent, les distinctions s’évanouissent. Le mérite de la complexité est de dénoncer la métaphysique de l’ordre. Comme le disait très justement Whitehead, derrière l’idée d’ordre il y avait deux choses: il y avait l’idée magique de Pythagore, que les nombres sont la réalité ultime, et l’idée religieuse encore présente, chez Descartes comme chez Newton, que l’entendement divin est le fondement de l’ordre du monde. Alors, quand on a retiré l’entendement divin et la magie des nombres, que reste-t-il? Des Lois? Une mécanique cosmique auto-suffisante? Est-ce la vraie réalité? Est-ce la vraie nature? À cette vision débile, j’oppose l’idée de la complexité. »

MORIN, Edgar. Introduction à la pensée complexe. Paris : Éditions du Seuil, 2005, p. 137.