Je ne sais pas compter jusqu’à un

« Le temps n’est que le ruisseau dans lequel je vais pêchant. J’y bois; mais tout en buvant j’en voile fond de sable et découvre le peu de profondeur. Son faible courant passe, mais l’éternité demeure. Je voudrais boire plus profond; pêcher dans le ciel, dont le fond est caillouté d’étoiles. Je ne sais pas compter jusqu’à un. Je ne sais pas la première lettre de l’alphabet. J’ai toujours regretté de n’être pas aussi sage que le jour où je suis né. L’intelligence est un fendoir; elle discerne et s’ouvre son chemin dans le secret des choses. Je ne désire être en rien plus occupé de mes mains qu’il n’est nécessaire. Ma tête, voilà mains et pieds. Je sens concentrées là mes meilleures facultés. Mon instinct me dit que ma tête est un organe pour creuser, comme d’autres créatures emploient leur groin et pattes de devant, et avec elle voudrais-je miner et creuser ma route à travers ces collines. Je crois que la plus riche veine se trouve quelque part près d’ici; tel en jugé-je grâce à la baguette divinatoire et aux filets de vapeurs qui s’élèvent; or, ici commencerai-je à miner. »

THOREAU, Henry David. Walden ou la vie dans les bois. Paris : Albin Michel, 2017, p. 136-137. 

Vers un capitalisme éthique?

« Par opposition à toutes les autres formes de domination, celle du capital économique ne peut faire l’objet d’une réglementation éthique, en raison de son caractère « impersonnel ». D’un point de vue extérieur, elle se présente le plus souvent sous une forme « indirecte » qui empêche toute action sur le « prince » proprement dit et ne permet pas, par suite, de faire valoir auprès de lui des exigences éthiques. On peut tenter de soumettre à certaines normes, fondées sur des postulats éthiques, les relations qui lient le maître de maison au domestique, le maître au disciple, le seigneur foncier au paysan dépendant ou au gérant, le maître à l’esclave, le prince patriarcal aux sujets, parce qu’il s’agit là de relations personnelles et que les services qui découlent de ces relations et en font partie intégrante. En effet, dans une très large mesure, les intérêts qui sont en jeu sont des intérêts personnels, qui possèdent une plasticité: la volonté et l’action purement personnelles peuvent infléchir de manière décisive la relation et la situation de ceux qui y prennent part. En revanche, il est très difficile d’agir sur les relations entre le directeur d’une société par actions, tenu de veiller sur les intérêts des actionnaires qui en sont les véritables « maîtres », et les ouvrier de son usine, et il est tout simplement impossible d’influencer les relations entre directeur de la banque qui finance la société et les ouvriers ou encore entre le propriétaire d’une lettre de change et celui d’un bien prêté par la banque concernée. La situation « concurrentielle », le marché (marché du travail, marché financier, marché des biens) et des considérations « objectives », ni éthiques ni anti-éthiques, mais tout simplement an-éthiques, étrangères à toute éthique, déterminent les comportements sur des points décisifs et interposent entre les personnes concernées des instances impersonnelles. L’ « esclavage sans maître » dans lequel le capitalisme enferme l’ouvrier ou le détenteur d’une lettre de change ne peut être critiqué d’un point de vue éthique q’en tant qu’institution; fondamentalement, ce n’est pas l’attitude personnelle des individus concernés, aussi bien du côté des dominants que du côté des dominés, qui peut être condamnée, étant donné que, sous peine de provoquer un fiasco économique inutile à tous égards, elle est prescrite par des situations objectives et présente (c’est là le point décisif) le caractère d’une action placée au « service » d’une finalité objective impersonnelle. »

WEBER, Max. La domination. Paris : La Découverte, Politique & sociétés, 2013, p. 377-378. 

Le principe d’altération se fonde sur le principe de continuité

« C’est par le fonctionnement des facultés réceptive et coordinative que se forment chez les sujets parlants des empreintes qui arrivent à être sensiblement les mêmes chez tous. Comment faut-il se représenter ce produit social pour que la langue apparaisse parfaitement dégagée du reste? Si nous pouvions embrasser la somme des images verbales emmagasinées chez tous les individus, nous toucherions le lien social qui constitue la langue. C’est un trésor déposé par la pratique de la parole dans les sujets appartenant à une même communauté, un système grammatical existant dans les cerveaux d’un ensemble d’individus; car la langue n’est pas complète dans aucun, elle n’existe parfaitement que dans la masse. »

DE SAUSSURE, Ferdinand. Cours de linguistique générale. Paris : Éditions Payot, 2016, p. 78-79. 

« Si par rapport à l’idée qu’il représente, le signifiant apparaît comme librement choisi, en revanche, par rapport à la communauté linguistique qui l’emploie, il n’est pas libre, il est imposé. La masse sociale n’est point consultée, et le signifiant choisi par la langue ne pourrait pas être remplacé par un autre. Ce fait, qui semble envelopper une contradiction, pourrait être appelé familièrement « la carte forcée ». On dit à la langue: « Choisissez! » mais on ajoute: « Ce sera ce signe et non un autre. » Non seulement un individu serait incapable, s’il le voulait, de modifier en quoi que ce soit le choix qui a été fait, mais la masse elle-même ne peut exercer sa souveraineté sur un seul mot; elle est liée à la langue qu’elle est.

  La langue ne peut donc plus être assimilée à un contrat pure et simple, et c’est justement de ce côté que le signe linguistique est particulièrement intéressant à étudier; car si l’on veut démontrer que la loi admise dans une collectivité est une chose que l’on subit, et non une règle librement consentie, c’est bien la langue qui en offre la preuve la plus éclatante.

  Voyons donc comment le signe linguistique échappe à notre volonté, et tirons ensuite les conséquences importantes qui découlent de ce phénomène.

  À n’importe quelle époque et si haut que nous remontions, la langue apparaît toujours comme un héritage de l’époque précédente. L’acte par lequel, à un moment donné, les noms seraient distribués aux choses, par lequel un contrat serait passé entre les concepts et les images acoustiques – cet acte, nous pouvons les concevoir, mais il n’a jamais été constaté. L’idée que les choses auraient pu se passer ainsi nous est suggérée par notre sentiment très vif de l’arbitraire du signe.

  En fait, aucune société ne connaît et n’a jamais connu la langue autrement que comme un produit hérité des générations précédentes et à prendre tel quel. C’est pourquoi la question de l’origine du langage n’a pas l’importance qu’on lui attribue généralement. Ce n’est pas même une question à poser; le seul réel de la linguistique, c’est la vie normale et régulière d’un idiome déjà constitué. Un état de langue donné est toujours le produit de facteurs historiques, et ce sont ces facteurs qui expliquent pourquoi le signe est immuable, c’est-à-dire résiste à toute substitution arbitraire. »

DE SAUSSURE, Ferdinand. Cours de linguistique générale. Paris : Éditions Payot, 2016, p. 158-159.

« Toutefois il ne suffit pas de dire que la langue est un produit des forces sociales pour qu’on voie clairement qu’elle n’est pas libre; se rappelant qu’elle est toujours l’héritage d’une époque précédente, il faut ajouter que ces forces sociales agissent en fonction du temps. Si la langue a un caractère de fixité, ce n’est pas seulement parce qu’elle est attachées au poids de la collectivité, c’est aussi qu’elle est située dans le temps. Ces deux faits sont inséparables. À tout instant, la solidarité avec le passé met en échec la liberté de choisir. Nous disons homme et chien parce que avant nous on a dit homme et chien. Cela n’empêche pas qu’il n’y ait dans le phénomène total un lien entre ces deux facteurs antinomiques: la convention arbitraire en vertu de laquelle le choix est libre, et le temps, grâce auquel le choix se trouve fixé. C’est parce que le signe est arbitraire qu’il ne connait d’autre loi que celle de la tradition, et c’est parce qu’il se fonde sur la tradition qu’il peut être arbitraire.

  Le temps, qui assure la continuité de la langue, a un autre effet, en apparence contradictoire au premier: celui d’altérer plus ou moins rapidement les signes linguistiques et, en un certain sens, on peut parler à la fois de l’immuabilité et de la mutabilité du signe.

  En dernière analyse, les deux faits sont solidaires: le signe est dans le cas de s’altérer parce qu’il se continue. Ce qui domine dans toute altération, c’est la persistance de la matière ancienne; l’infidélité au passé n’est que relative. Voilà pourquoi le principe d’altération se fonde sur le principe de continuité. »

DE SAUSSURE, Ferdinand. Cours de linguistique générale. Paris : Éditions Payot, 2016, p. 162-163.